15 décembre 2009
La route, de Cormac Mc Carthy
Je ferme le livre le jour où le film sort sur les écrans. Je n’ai donc pas vu le film au moment où j’écris ces lignes.
L’histoire racontée dans le livre est aujourd’hui connue : un père et son fils marchent sur une route vers le sud, vers la mer, après ce qu’on pourrait nommer une apocalypse. Le ciel est plein de cendres, la lumière de la lune ou du soleil n’atteint quasiment pas la terre, morte, ne produisant plus de nourriture pour les survivants. C’est cette obscurité qui domine le roman, et la relation entre ce père et ce fils, menacés par tout ce qui les entoure (nature hostile, hordes de « méchants », maladies…). La situation est ainsi depuis des années, le fils n’a jamais connu que ça et il est extrêmement difficile pour le père de parler du passé qui n’a aucune chance de revenir et pour les deux d’évoquer un avenir qui est impossible à deviner. Il n’y a pas de prophètie, l’argent ne vaut plus rien, qu’est-ce qui reste d’humain dans l’humanité ?
Le livre est écrit un peu comme si l’auteur avait du mal à respirer dans cette ambiance saturée de suie, de cendre, de pluie noire, de froid. Par paragraphes successifs et non par chapitres, paragraphes où l’on avance comme les deux êtres dans cette fin de monde, nos yeux s’habituant peu à peu à cette nuit qui semble éternelle, les quelques mots échangés résonnant dans nos oreilles par leur rareté, leur charge, la peur qu’ils réveillent à chaque fois.
Quand je fermais le livre (je l’ai lu en plusieurs jours), il me fallait un peu de temps pour retrouver le monde tel qu’il est aujourd’hui. Dans les couloirs du métro, je craignais de me perdre. Je me disais Si cela m’arrivait, si le monde connu s’écroulait, qu’est-ce que je ferais ? Serais-je capable de me mettre en route ? de m’arracher à la fatalité ? d’espérer que la mer soit encore bleue ? d’espérer, pas même d’espérer. Quel instinct de survie me ferait agir ? et quoi faire ?
Et puis, à présent que j’ai tourné la dernière page de ce livre, à présent que je sais que Cormac Mc Carthy est né en 1933, comme Philip Roth, l’auteur d’un livre dont il a déjà été question dans ce blog, Un homme, je ne peux m’empêcher de penser que l’un et l’autre vieillissant sont hantés par la question de la mort. Philip Roth l’envisage pour lui-même, s’enquiert de la tombe où son corps reposera ; Cormac Mc Carthy envisage la fin du monde connu, la vie dans l’invivable…
14 décembre 2009
Le ruban blanc, de Michael Haneke
Le ruban blanc (sous-titré Une histoire d'enfants allemande) raconte l’histoire d’un village allemand au début du xxe siècle. Il y a seulement 100 ans. Entre 1913 et aujourd’hui, il y a toutes les guerres et les génocides du siècle passé. Et le mal est toujours proche. Le mal ? Oui, sous les aspects d’une morale de grande rigueur et de façade. Car personne, dans le film, ne respecte cette morale, les adultes ne connaissent pas l’amour, ni conjugal ni parental ; la société n’est fondée que sur la force et la violence faite aux plus faibles. Ce que comprendront bien vite les enfants, sans doute organisés secrètement, même si le film ne s’achève par sur une conclusion, à moins que la conclusion soit dans le récit du narrateur lui-même, l’instituteur qui abandonne son métier pour reprendre la boutique de son père et renoncer à l’éducation.
C’est un film en noir et blanc, couleurs des photos du début du xxe siècle, qui tiennent à distance les évènements qui se déroulent sur l’écran. On ne voit pas les actes de violence, mais seulement leurs conséquences. Le malaise dans lequel nous englue Haneke n’en est que plus fort. Faut-il chercher le ou les coupable(s) ? Et si on pouvait mettre un nom, on s’apercevrait vite qu’il met en cause toute cette société où la femme n’a pas d’existence personnelle, où l’enfant n’est pas éduqué mais dressé, où l’ouvrier agricole maltraité n’a pas de moyen de s’opposer à l’oppression du propriétaire terrien. Tout l’équilibre de cette organisation repose sur le mensonge, non pas celui des enfants qui, eux, osent se confronter à la volonté de Dieu, mais sur celui des hommes, essentiellement, prêts à toutes les turpitudes pour préserver leur misérable pouvoir.
Il faudrait relire Hannah Arendt (La crise de la culture), ce qu’elle écrit sur
- la crise de l’autorité : « Puisque l'autorité requiert toujours l'obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l'autorité exclut l'usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué. »
- la crise de l’éducation : « L’éducation est le point où se décide si nous aimons suffisamment notre monde pour en assumer la responsabilité, et de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux mêmes, ni leur enlever leur chance de mettre en oeuvre quelque chose de neuf , quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d'avance à la tâche de renouveler un monde commun. »
13 décembre 2009
La chose, par la Compagnie Caus'toujours
J’ai eu l’impression de découvrir un auteur comédien, Titus. Et, oui, j’ai découvert un personnage sur une scène de théâtre. Pourtant…
Quand je regarde son parcours, je me dis que j’aurais pu le croiser en assistant au spectacle de Pepito Mateo, Urgence, auquel il a participé. En passant à côté de La crèche à moteur, du Collier de nouilles ou de Barbe Bleue assez bien raconté, dans les festivals de rue où je suis allé. En ratant les représentations de Comment Mémé est montée au ciel (spectacle à voir à partir de 6 ans). Et je me dis surtout qu’il ne faut plus passer à côté…
La chose, c’est un drôle de spectacle (qui n'est pas un spectacle pour enfants, mais qu'on peut voir à partir de 12 ans), qui traite d’un sujet délicat : la sexualité. On en rit, mais pas toujours. Les pires blagues sur le sujet courent de cours de récréation en conversations de comptoir. Les psys en entendent sans doute aussi des vertes et des pas mûres. Mais il s’agit bien de nos histoires, de celles qui provoquent la gêne, le désir, la honte, l’envie… Titus raconte ces histoires en s’excusant presque, avec ironie et un peu de méchanceté à l’égard des bien placés qui ont « une petite bite », avec compassion à l’égard de ceux (ou celles) pour qui sexualité rime avec brutalité ou maladie, avec ce clin d’œil complice adressé à lui-même et au public qui, bien évidemment, est venu voir son spectacle et… n’a aucun problème avec le sujet.
Il faut l’entendre révéler à son psy (l’excellent accordéoniste Gérard Baraton) les paroles dont il se délecte d’une chanson paillarde, le voir incarner le rêve érotique de la très prude femme du quincaillier, raconter difficilement sa version d’un petit chaperon rouge contemporain… quand le rire se coince soudain. Mais il ne laisse pas le public dans sa gêne, il revient, on pourrait dire avec courage, parce que la sexualité ça va aussi avec la tendresse et parce que s’il y a un dieu dans les églises, l’amour c’est son affaire…
12 décembre 2009
Entre deux pays, il y en a un troisième.
Voyager avec des mots, des noms.
Il s’agit de rapprocher les villes et les pays, deux à deux. Prenant de l’un et de l’autre pays (ou ville) des lettres pour constituer le nom d’un(e) troisième. Et composant une phrase construite comme suit :
« Entre … et …, il y a … ».
Exemples :
Entre la Belgique et la France, il y a l’Afrique. (Afrique est composé avec les lettres i, q, u, f, r, a, e dans un ordre différent)
Entre Ris-Orangis et Pantin, il y a Paris. (Paris est composé avec les lettres r, i, s, p, a dans un ordre différent)
On peut même aller plus loin encore : entre ici et ailleurs, il y a le ciel !
Bons voyages.
11 décembre 2009
Olivia Auffray et François Barbot, une exposition à Avallon
C’était à Avallon, aux anciens abattoirs, un beau bâtiment, fait de trois salles blanches, au plafond haut de briques rouges. Un système de rails y est maintenu, où des crochets de boucherie peuvent encore coulisser. C’est dans ce lieu qu’Olivia Auffray et François Barbot exposaient pendant environ trois semaines en novembre.
François travaille depuis longtemps le bois et ce n’est pas sa première exposition à Avallon. Il a d’abord réalisé ses œuvres à partir de traverses de chemin de fer, ce qui a donné des formes allongées, le plus souvent verticales, debout, pour lesquelles il a conçu des socles originaux, eux-mêmes partie intégrante des sculptures. Toute une réflexion sur la stabilité, l’équilibre de ses réalisations l’amène à proposer une exposition mouvante. Dès l’entrée, nous sommes accueillis par une sorte de figure de proue fixée sur une rotule qui lui donne un mouvement surprenant. Et ce n’est pas un gadget : les trois salles sont reliées par un cheminement d’œuvre en œuvre selon un itinéraire en courbe suivant des pièces de taille plutôt réduite et posées sur des socles ronds de métal noir suspendus aux crochets répartis sur les rails. Ces pièces peuvent donc tourner sur elles-mêmes, se balancer, donner à l’ensemble de l’exposition cette sensation de mouvement qui donne envie au visiteur lui-même de tourner autour des œuvres, de regarder à travers elles. Et de découvrir les dessins et peintures d’Olivia accrochés aux murs, s’inscrivant dans un dialogue fécond avec les volumes. Les couleurs du bois, les formes qu’on a envie de toucher (et François nous y invite), les papiers rythmant les cloisons des trois salles, tout cela respire, s’articule, vit.
Leur exposition a été ponctuée de rendez-vous (contes, poésie, théâtre, musique) traduisant leur désir de créer ensemble, plusieurs pièces affirmant cette dimension collective de l’art.
10 décembre 2009
Annette entre deux pays, par la Cie L'amour au travail
Partir, quitter un pays clandestinement parce qu'une autre forme de départ est impossible, abandonner son lapin pour rejoindre un père exilé, sans valise qui trahirait les intentions, donc n’avoir pour viatique que le rêve, aller au cirque (de Gavarnie?), écouter la chanson de Roland… Roland, c’est le prénom du père, parti pour la France où sa femme et sa fille vont le rejoindre, à pied, aidées d’un passeur.
Mais les embûches sont nombreuses, le son du trombone est un appel entendu, un espoir qui donne le courage de marcher la nuit (et dormir le jour, ce n’est pas naturel). La vigilance doit être permanente, le danger est partout : gendarmes, militaires, brigands, douaniers, et le passeur lui-même…
Le texte de Jacques Jouet évoque légèrement, dans une langue portée sur la rime et l’assonance, une histoire vraie pas si légère que ça. La scénographie, c’est un vélo équipé pour projeter l’image du long chemin parcouru, et une route qui semble ne pas finir, si ce n’est à l’avant-scène, où commence l’espace des spectateurs (c’est une frontière). La mise en scène et le jeu des acteurs alternent inquiétude et volonté d’avancer, souci et insouciance des enfants, ponctués de petites chansons.
Arriver dans un autre pays, où quelqu’un attend, c’est le début d’une autre histoire…
Le jour où j'ai vu ce spectacle, un enfant, visiblement touché, est venu à la fin de la représentation raconter face au public, brièvement, l’histoire de ses parents, venus d’un autre pays ici, en France.
Le spectacle (tout public à partir de 8 ans) se joue au « Vent se lève », à Paris, jusqu’au 31 décembre (Réservation au 01 77 17 40 39).
09 décembre 2009
Les feuilles sont tombées
Il a suffi de peu de jours pour que toutes les feuilles tombent au sol.
Ou presque toutes.
Quelques feuilles s'accrochent encore au ginkgo biloba mâle,
tandis que le ginkgo biloba femelle exhibe ses ovules,
qu'on pourrait confondre avec des fruits.
D'autres photos de ginkgo biloba ici et là.
Le marronnier, lui, a tout perdu, feuilles, marrons. Mais pas sa fière allure.
L'hiver n'est pas loin.
08 décembre 2009
Hadewijch, de Bruno Dumont
Hadewijch, ça se prononce comment ? Et le caissier de la salle où j’ai vu ce film de me répondre : Hadévitch en aspirant bien le H. Je lui réponds que c’est du flamand et que sa prononciation ne me semble pas la bonne. Effectivement, ce nom ressemble plus à Edwige.
Hadewijch est une poétesse mystique flamande du XIIIe siècle. Et il faut sans doute remercier Bruno Dumont de la sortir de l’anonymat et de la mettre ainsi en lumière.
« Ce que l’Amour a de plus doux,
ce sont ses violences ;
son abîme insondable
est sa forme la plus belle ;
se perdre en lui, c’est atteindre le but ;
être affamé de lui
c’est se nourrir et se délecter (…) »
Céline, renvoyée du couvent, est obsédée par cet amour à qui elle veut donner son corps en restant vierge toute sa vie. Elle se plaint de n’être qu’humaine. Est-elle touchée par la Grâce ou complètement à côté de ses pompes ?
Bruno Dumont l’éclaire toujours d’une manière particulière, pour bien nous faire comprendre qu’elle est illuminée. Nous sommes dans un tableau, rien de réel : perdue dans les bois, haletant et pleurant, courant du monastère au tombeau du Christ, un gisant près duquel elle aimerait sans doute s’allonger si n’étaient les grilles où s’accrochent des ex-voto. Perdue dans l’église, ou chez ses parents dont l’appartement est immense. Perdue en banlieue où elle descend des escaliers et où elle ne devrait pas aller, comme le lui dit Yassine. C’est une fille perdue entre le ciel et l’enfer.
Je pense qu’il faudrait regarder ce film en faisant attention à ces niveaux bas et hauts : le tombeau du Christ est sur une hauteur, la mosquée en bas des immeubles, l’appartement où Nassir emmène Céline surplombe la ville, puis ils sont dans le métro… Mais un film a quelque chose d’immédiat : on ressent son histoire au fur et à mesure du défilement des images.
Alors que nous suivons la passion de Céline – Hadewijch, une autre histoire se déroule, celle de David, un ouvrier qui passe une bonne partie du film en prison, on ne sait pas bien pourquoi, mais, en tout cas, il n’a pas tué (dit sa mère), un gars qui ne dit pas grand-chose mais dont on comprend qu’il est en quelque sorte l’alter ego de Céline. Lui aussi (comme le gisant évoqué ci-dessus) derrière des grilles, il va pourtant en sortir et faire un chemin de croix, maçonnant juché sur une échelle près d’une inscription évoquant la crucifixion, torse nu comme un Christ contemporain.
Certains voient dans la dernière image celle d’une rédemption humaine, trop humaine, alors qu’on pourrait tout aussi bien y voir un baptême ; pour ma part, je préfère la laisser sans signification précise.
Je ne vous cacherai pas que, pendant la projection, beaucoup de scènes et d’images m’ont agacé, que je suis sorti de la salle assez perplexe, mais que j’ai retrouvé les sous-bois le lendemain à mon réveil et que j’ai suivi à nouveau les chemins dangereux du film « entre grâce et folie », comme l’indique le synopsis.
Quelques jours plus tard, sur le quai de la Station Châtelet - Les Halles du RER, un homme prêchait : « Vous voulez vivre ? Mais la vie c'est de voir Dieu », et Hadewijch est revenue dans mes pensées...
07 décembre 2009
Conversations avec le maître (2)
Revenir au roman de Cécile Wajsbrot, Conversations avec le maître, dont j’ai déjà donné ici un aperçu. Y revenir pour trois raisons qui s’enchaînent.
La première, c’est qu’en relisant l’article que Dominique Dussidour lui a consacré sur le site remue.net (lien dans la colonne de droite), je trouve cette phrase : «C’est après sa mort qu’on découvrira que le musicien n’avait plus composé depuis une quinzaine d’années, sinon " une dizaine de notes se répétant éternellement " retrouvées sur une partition.». On croirait que cette répétition est un signe d’impuissance. Mais est-ce que cette «dizaine de notes» ne peut pas être l’essentiel de ce qu’avait alors à composer le maître, tout le reste étant bavardage ? Il y a bien, dans l’histoire de la création littéraire, par exemple, de tels silences, de telles pages presque blanches où sont disséminés de rares mots, l’essentiel. «La musique, disait le maître, transcrit l’inconnaissable, l’indicible.» Le livre de Cécile Wajsbrot veut parler de «l’œuvre d’art et sa réception» et rien ne me dit que cette œuvre d’art, dans le cas du maître, s’arrête quinze ans avant sa mort.
La seconde tient à la question du temps de la création. Les sonnets des Chimères de Gérard de Nerval, selon ce que signale Gérard Macé dans son livre intitulé Je suis l’autre, ont été écrits dans une première version plus de dix ans avant leur publication. Le temps de la création ne se mesure pas comme celui de la vie quotidienne. Un autre sonnet, de Stéphane Mallarmé, mérite ici un peu d’attention. Premièrement parce qu’on en trouve une première version en 1868 (mais non publiée), puis une seconde modifiée, retravaillée, et publiée en 1887, près de vingt ans plus tard. Deuxièmement parce que le contenu, même s’il est souvent jugé obscur, de ce poème me semble accordé au roman de Cécile Wajsbrot.
C’est la troisième raison qui me fait revenir à ce livre aujourd’hui : mettre en parallèle le roman et le sonnet.
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore.
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
Je sais, la lecture n’en est pas évidente et je ne vais pas en faire une analyse détaillée ni demander aux lecteurs de le faire. M’intéressent ici le second quatrain et le dernier mot.
«Vous vous êtes approché de ce bureau (…)» (Cécile Wajsbrot) «Sur les crédences, au salon vide» (Mallarmé) «(…) et vous avez pris quelques feuilles que vous m’avez tendues en me demandant, vous savez lire une partition ? (…) et vous m’avez dit, vous voyez ? il n’y a qu’une phrase, toujours la même.» (Cécile Wajsbrot). «Aboli bibelot d’inanité sonore» (Mallarmé). «Je crois que pour lui c’était vraiment de la musique, c’était ce qu’il voulait écrire.» (Cécile Wajsbrot) «Car le Maître est allé puisé des pleurs au Styx / Avec ce seul objet dont le Néant s’honore». (Mallarmé) «Il ne restait plus qu’à repartir, à quitter cette pièce où m’était apparu le néant des espoirs du maître, l’écart absolu entre la vie qu’il avait désirée et celle qu’il avait menée, entre l’image et la réalité.» (Cécile Wajsbrot)
Assembler ainsi ces deux textes les éclaire à mon sens d’une lueur particulière : l’inanité (caractère de ce qui est vide, vain) de la phrase musicale trouvée chez le maître, c’est de la musique encore, mais celle qu’on trouve dans le Styx, le fleuve des morts, la seule qui convienne au néant, un Requiem. Jean-Paul Sartre écrit, à propos de Mallarmé : «Plus et mieux que Nietzsche, il a vécu la mort de Dieu. Bien avant Albert Camus, il a senti que le suicide est la question originelle que l'homme doit se poser» ; le suicide du maître dans le livre de Cécile Wajsbrot pose la même question.
Et il y a ce «septuor» qui ferme le poème. Un septuor est un ensemble de musique composé de sept instruments solistes. La pièce de Luciano Berio (Coro) qu’on entend à l’enterrement du maître est interprétée par 84 chanteurs et musiciens ; coïncidence, c’est un multiple de 7. On a pu gloser et citer Mallarmé lui-même pour dire qu’il s’agit dans son poème des sept étoiles de la Grande Ourse. Mais le poète a écrit aussi de très belles pages sur la musique dont il était grand connaisseur. Je relis, par exemple, ce début de paragraphe : «Le silence, seul luxe après les rimes, un orchestre ne faisant avec son or, ses frôlements de pensée et de soir, qu’en détailler la signification (…)» (Crayonné au théâtre, premières lignes de Mimique). Le sonnet de Mallarmé cité plus haut croise des rimes en « ix » et en « or », des sonorités qu’on trouve aussi dans ces lignes recopiées. «(…) puis le chef d’orchestre arrive et le silence se fait.» (Cécile Wajsbrot). L’orchestre ne fait donc, selon Mallarmé ou selon le maître évoqué par Cécile Wajsbrot, qu’exprimer la signification du silence.
Le compositeur, le «maître» du roman, fait-il autre chose avec sa « dizaine de notes » ?
06 décembre 2009
Iceberg Memories, d'Ophélie Jaësan
Elles sont plusieurs à parler, soeurs d'une génération ou d'une autre. Le récit d’Ophélie Jaësan nous arrive par bribes et de plusieurs côtés. Il exige une attention particulière. C’est qu’il véhicule des souvenirs tellement douloureux qu’ils n’ont jamais été répétés depuis cette première fois où Mona les a révélés à un homme, le seul auquel elle pouvait se confier.
La construction du livre nous fait entrer dans la confidence, il faut la mériter. Reconstituer le cheminement de la parole qui, pour nous parvenir, passe par l'évocation du passé, par le rêve, en revenant plusieurs fois au présent qui finit par être plus que présent, comme la lumière blanche de certains matins au début de l'hiver.
Nous sommes en France ; une femme se souvient de l’Argentine. Il y a beaucoup d’amour et de souffrance. Il y a l’indicible avec lequel la mémoire se bat, les noms qu’on oublie puis qu’on retrouve parce qu’un évènement récent, brutal, vient de se produire et qu’on se décide à délivrer ce qu’on avait enfoui avant la naissance des filles, Katia et Lisa.
Ecrire, pour la mère, ce sera réveiller des fantômes, les faire à nouveau entrer dans sa vie. « Les morts reviennent toujours. J’ai vu les mères crier cela devant l’Ecole de mécanique de la Marine, à Buenos Aires. (…) Les morts reviennent, mais pas seulement les morts, les vivants aussi. »
Ecrire, ce sera aussi tenter de transmettre cette histoire à ses filles. Pendant ce temps, le jardinier, René, rassemble les feuilles mortes et y met le feu. La parole, comme un phénix, en surgit. La voix maternelle monte et provoque la stupéfaction. Nous sommes, lecteurs, stupéfaits. Nous posons la tasse du petit déjeuner. Nous écoutons Mona, la seule à parler.















