main tenant

24 juin 2019

Chambres d'amies, film de Raluca Bunescu

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Le pluriel du titre peut laisser croire qu’il s’agit de quatre amies, mais rien dans le film ne permet de penser qu’elles se connaissent. Les images n’en montrent que les gestes, jamais les visages. Chacune raconte comment elle en est arrivée là, dans ce logement, chambre ou appartement, à Paris ou en proche banlieue, et seule.

Nous ressentons cette solitude par différents moyens : les gestes de mains qui ne rencontrent personne, qui déplacent des objets, les voix que n’accompagne aucune musique, aucune question. Et le temps qui prend toute la place : le temps long d’une attente désespérée, le temps douloureux d’un espace devenu vide, le temps inquiet d’une installation dans une ville inconnue, le temps actif d’un chantier d’appropriation. La discrétion de la réalisatrice nous place dans une position amicale. Ces jeunes femmes, âgées d’un peu plus de trente ans, vivent une transition dans leur vie, et chacune la vit à sa manière, avec son passé, avec sa façon de se projeter dans l’avenir. 

Dans chaque chambre, chaque appartement, la réalisatrice montre l’espace où il y a des livres. Je n’y ai pas fait très attention dans la première chambre ; j’ai accepté l’idée, dans le second appartement, que les étagères faisaient partie du décor ; mais dans le troisième appartement, m’est revenu le texte de Leslie Kaplan, que j’ai présenté hier dans ce blog : « On pense avec des livres, des films, des tableaux, des musiques, on pense ce qui vous arrive, ce qui se passe, l’Histoire et son histoire, le monde et la vie… » (Les outils)

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23 juin 2019

Une page de Leslie Kaplan

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On pense avec des livres, des films, des tableaux, des musiques, on pense ce qui vous arrive, ce qui se passe, l’Histoire et son histoire, le monde et la vie, 
et cet avec signe une forme particulière de pensée qui tient compte de la rencontre, d’une rencontre entre un sujet et une œuvre, à un moment donné de la vie de ce sujet et de cette oeuvre
c’est en ce sens, avec, qu’il est dans ce livre question d’outils
d’outils pour penser
penser avec Dostoïevski, avec Faulkner, avec Kafka, avec Robert Antelme, avec Maurice Blanchot, avec Cassavetes, Rivette, Bunuel, Jean-Luc Godard...
penser avec une oeuvre : avec un objet fini et infini, fabriqué par un homme ou des hommes, et qui, mis en circulation, va à la rencontre d’autres hommes, et pourra, ou non, effectivement en rencontrer certains
cet avec est intéressant à la fois pour les œuvres et pour ce qui est pensé grâce à elles
autre façon de voir l’oeuvre, autre façon de voir la vie
autre : ce ne sont pas, les oeuvres, des produits qui seront accumulés, dans des armoires ou des placards ou ailleurs, des signes de richesse ou des restes protégés, vénérés
ce ne sont pas non plus, ces oeuvres, des supports pour des opinions, des anecdotes, moi je pense que, moi à mon avis, moi moi moi
une oeuvre est un objet particulier tout à fait particulier ouvert à l’autre, adressé
qui porte du sens, pas le sens mais du sens
qui établit des rapports entre les choses, les moments, les êtres,
des rapports entre ce que l’on pensait auparavant sans rapport
rapports nouveaux, étonnement, surprise,
qui peuvent pour cela provoquer des résistances
on peut détester la surprise, détester être surpris, 
mais ces rapports sont des ponts, par où l’on peut passer
par où l’on peut sauter
liaisons, associations, croisements, recoupements, rapports
et le fait qu’il s’agisse de rencontre signifie qu’une oeuvre n’a bien sûr pas été faite pour quoi que ce soit
pas plus qu’un être humain n’a jamais été fait pour (la gloire de sa mère, ou de son pays, ou de Dieu)
mais une oeuvre interprète la vie, elle peut le faire
l’art n’est pas en dehors du monde
l’ailleurs visé par l’art est de ce monde
dans la vie, en prise, en conflit, avec la vie
“la vie vivante” (Dostoïevski)
et la culture est une des dimensions qui fait lien entre les hommes, y compris en excluant. 

J’ai rencontré il n’y a pas longtemps une jeune femme étonnante avec qui j’ai sympathisé
elle m’a beaucoup parlé d’elle, pour diverses raisons mais sans doute d’abord parce qu’elle voyait en moi “l’écrivain”
elle : peu d’études, peu de culture, très très peu
elle n’avait jamais été dans une maison “où il y avait de l’art” (il y avait en effet des tableaux au mur)
plus tard elle m’a dit qu’enfant, elle avait sept ans, elle avait vu sa mère tuer son père
et à ce moment là, elle a ajouté, j’ai vu que ma mère était morte
cette phrase extraordinaire, exceptionnelle, (“l’art c’est l’exception”, dit Jean-Luc Godard) “j’ai vu qu’elle était morte”, elle ne l’avait ni entendue ni lue, elle l’avait trouvée, seule et petite, et de toute évidence elle allait passer sa vie à la penser
depuis elle en a fait quelque chose, elle sauve les gens du feu, elle est devenue sapeur-pompier
la culture ce serait ce qui lui donnerait les moyens, les outils, pour penser toute cette phrase, l’accueillir toute, la vivre, la développer, la mettre en rapport avec des oeuvres et des hommes qui sont en rapport : toutes les oeuvres, tous les hommes, les outils pour faire partager à son tour aux autres l’objet de cette question-là. 

introduction au livre Les outils, publié en 2003 (POL)

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22 juin 2019

La librairie l'établi a 10 ans

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Aujourd’hui, 22 juin 2019, la librairie l’établi, à Alfortville (94), fête ses dix ans. Vous avez peut-être suivi ses aventures, notamment la Tonnelle que l’association des amis de la librairie l’établi tenait le dimanche sur le marché, l’atelier d’écriture hebdomadaire, les réceptions d’auteur.e.s, la fête des 7 ans qui coïncidait avec l’anniversaire des éditions Rivages, les deux déménagements en moins de six mois qui ont mobilisé à chaque fois une centaine de personnes (en 2017 et 2018), le financement participatif de la fin d’année 2018 qui a permis d’acquérir un mobilier tout neuf.

Au premier jour de l’été 2019, l’établi fête donc ses dix ans. Or, il se trouve que JUIN + ÉTABLI, cela fait dix lettres. Qu’il y a une anagramme réunissant ces dix lettres : JUBILAIENT.
Ici, il faut supprimer une lettre, par exemple le J, reste NU IL BÉAIT. Passons à l’étape suivante.
Supprimons une lettre, par exemple le A, reste NUBILITÉ.
Supprimons une autre lettre, par exemple le B, reste INUTILE.
Supprimons encore une lettre, par exemple le I, reste LUTINE.
Supprimons encore une lettre, par exemple le N, reste TUILE.
Une autre encore, par exemple le T, reste LIEU.
Continuons en retirant le U, reste ILE.
Encore une de moins, disons le E, reste IL.

Trouverez un autre chemin pour réduire d’une lettre à chaque tour le nombre de lettres formant JUIN ETABLI pour aboutir à deux lettres, peut-être même une seule ?

C’est à vous main tenant. Postez les huit ou neuf mots (ou associations de mots) que vous aurez trouvés dans les commentaires ci-dessous. Merci.

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21 juin 2019

Vivants ! par Les Fugaces

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Il y a quelques années, le Begat Theater nous embarquait dans ses Histoires cachées : nous suivions un objet dans la rue, casque sur les oreilles dans lequel nous entendions les pensées de celle ou celui qui tenait à ce moment cet objet.

Les Fugaces renouvellent cette approche de la solitude en ville. Cette fois, nous sommes dans la pensée des personnages. Celui-ci sera son désir, celle-ci son imagination, celui-là son soutien, celle-là sa raison, celui-là son insolence… Ainsi, c’est tout un groupe déambulant dans un quartier, comme si autour du personnage s’étaient agglomérées et visualisées ses idées, ses inquiétudes, ses espérances. Le groupe vit donc les évènements qui surgissent alors, découvre en même temps que lui des informations qui vont l’affecter (et donc nous affecter), prend avec lui des décisions, vit des rencontres avec les autres personnages, et ne le lâche pas avant le final époustouflant.

Nous suivions Samir, nous étions avec lui. Il faudrait pouvoir suivre les autres personnages pour voir comment chacun s’arrange avec la vie, les relations, ses choix. Ce sera une autre fois, dans un autre lieu sans doute. Je les quitte avec ce désir de les retrouver bientôt.

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J’ai vu ce spectacle à Paris, dans le quartier autour du Square de la Salamandre (20e arrondissement), dans le cadre des Nocturbaines 2019.

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20 juin 2019

Hala Mohammad, à la rencontre poétique chez Tiasci Paalam, en juin 2019

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Un patient travail de traduction d’Antoine Jockey, de relecture, et d’accompagnement de l’éditeur, Bruno Doucey, et voici ce livre que Hala Mohammad nous présente ce soir-là, dans une lecture bilingue, Prête-moi une fenêtre. Nous l’écoutons nous parler de sa mère, de ses parents, de son fils, et des maisons. Ces maisons que la dictature détruit en Syrie parce que ce sont les maisons de l’accueil, les maisons de la vie, les maisons dont les fenêtres donnaient sur des jardins. Maisons devenues idées, parce que « le mur abattu par le bombardement rit », et parce que celui qui vivait là demeure sur une photo qui rit sur ce mur. La maison qu’elle a quittée après y avoir fait faire les réparations et semé une poussière jaune sur le seuil pour la voir de loin. « Je ne veux pas de fin à ce poème », écrit-elle. Pas de fin sans doute parce que, « au commencement est la perte ». La perte des êtres chers, de sa mère dont la tombe est peut-être fleurie là-bas par une main inconnue, comme elle l’espère, fleurissant une tombe inconnue dans un cimetière ici. « La perte me soulève ».

Nous sommes restés longtemps à l’écouter, à recevoir ces souvenirs, ces images, et l’espoir aussi, entendant son fils prononcer le mot « mère », qu’au bout d’un moment « le temps prendra forme… et l’idée nous verra, mon amour / L’idée que nous avons aimée… dont nous avons rêvé… et qui est devenue l’oeil… alors que nous sommes devenus la trace ».

Ainsi Hala Mohammad nous a accueillis, et, quand pour finir elle a demandé à chacun.e de nous de se présenter, elle nous a offert cette chance de l’accueillir à notre tour.

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19 juin 2019

Le tour de l'oie, d'Erri de Luca

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Pour évoquer le livre d’Erri de Luca paru récemment, Le tour de l’oie, j’emprunte un mot à Cynthia Fleury, mot qu’elle tient elle-même d’une femme : « désenfanté ».

« Qu’est-ce qu’une mère désenfantée ? C’est une mère endeuillée, qui a perdu un enfant, ce sont aussi celles qui n’arrivent pas ou ne sont pas arrivées à avoir un enfant et qui portent cela comme une tristesse et une errance infinies. Il ne s’agit nullement de dire qu’avoir un enfant est nécessaire au sujet et encore plus à la femme. Il ne s’agit nullement de ça. (…) Je ne parle pas ici des pères désenfantés, non pas parce qu’ils n’existent pas, mais parce que c’est ainsi : la clinique qui est la mienne sur cette question-là est essentiellement peuplée de femmes. » (on trouve ce texte, lu un matin de mars dans l’émission Boomerang sur France Inter, dans le Tract n°6 des éditions Gallimard, Le soin est un humanisme)

Erri de Luca est un père désenfanté. Quelles qu’en soient les circonstances, il n’a pas eu d’enfant et, se trouvant un soir seul chez lui, il lisait « un livre où un vieil homme s’invente un fils. C’est un menuisier et il le fait en bois. » On a reconnu Geppetto. Mais dans un livre précédent, Une tête de nuage, Erri de Luca parlait aussi d’un menuisier, Iosèf, père adoptif d’un enfant nommé Ieshu. C’est donc que cette question est importante pour l’auteur qui se décrit comme un ouvrier, un travailleur manuel : « J’ai porté le plus élégant des parfums masculins, l’odeur de la résine et de la sciure ». À présent il gagne de l’argent avec les histoires qu’il écrit, et il n’a pas d’enfant. Il s’en invente un ce soir-là et s’engage alors avec lui une discussion qui les mènera au bout de la nuit.

J’en retiens, à titre personnel, quelques passages :

  • « Ce n’est pas bien, tu sais, de se moquer de son père. » C’est aussi ce que disait le mien, sur le ton de la plaisanterie.
  • Quand il joue seul aux cartes, il voit sa mère assise en face de lui. Cela m’arrive aussi, parfois.
  • La fin du livre me fait penser à la fin d’un poème de Jehan Rictus, Le Revenant : « Et j’m’aperçus que (…) c’était moi. J’m’étais collé d’vant l’miroitant d’un marchand d’vin. » C’est annoncé dans une phrase : « Je ne vois rien d’autre au fond du verre vide. J’y verse du vin, parce qu’il n’y a rien d’autre ».
  • « J’ai été un apprenti au bal du XXe siècle. »

Maintenant, il faut fermer les yeux

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18 juin 2019

Vitriosarts 2019

Les 15 et 16 juin, c'était portes ouvertes chez les artistes de Vitriosarts, à Vitry-sur-Seine (94). Quelques images.

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C. Le Michel

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Perculinaires

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C. Petit

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C. Iacovella

 

Je n'ai eu le temps de visiter que trois ateliers. Le plan ci-contre vous donne une idée de tout ce qui était proposé.

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17 juin 2019

Les enfants de l'aurore, de Marie Cosnay

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C’est la guerre. À Troie. Depuis des années. Ça va se terminer. Des morts, il y en a plein les terres,  plein les fleuves. Et voici les enfants, les gamins. Fils de la géographie : Bulgarie, Turquie, Grèce, Ethiopie. On ne disait pas encore ces noms-là mais c’est bien d’eux qu’il s’agit. Et de ces pays, naissent les enfants de l’aurore, une déesse. Parce que c’est le temps des dieux, le temps où les fleuves s’accouplent, le temps où les hommes se couvrent de peaux de bêtes et deviennent dans la nuit loup, taureau, sanglier, lion. Seul le héron, blanc, est un oiseau et s’envole avant le lever du jour. Ce sont des enfants massacrés. Peu importe la région d’où ils viennent. Ce qu’on nous a présenté sous le nom de Guerre de Troie, avec des héros, avec des histoires d’adultes, de rapt, de combats, de soldats, est d’abord cette histoire de sang et de fleuves et, ce que Marie Cosnay montre, une histoire d’enfants qui savent bien que ce qu’ils jouent, c’est leur vie, qui savent bien qu’on leur a prédit le pire mais qui y vont quand même. Elle trouve ses mots chez Homère, Euripide, Ovide. Et, puisque ce sont des histoires d’enfants, ce sont aussi des histoires de mères. « Chacune des mères d’enfant mort a le monde qui s’arrache. Chacune est de la mort une grande familière, chacune est son amie, la porte chaleureusement ou par elle est portée. La mère est pour moitié avec le fils ou la fille dans la mort. Ou la mort vient vivre sur la mère comme y vivait le fils ou la fille, tranquillement mais invisiblement. La mère est à cheval entre deux mondes ou c’est elle, la cavale. Ce qu’elle a acquis comme connaissances, contrairement à nous ! »

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16 juin 2019

MAC Paris printemps 2019

C'est l'édition du printemps, elle se termine donc ce dimanche soir. Après, ce sera l'été.

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D. Gutman Hopenblum

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D. Gutman Hopenblum - à l'arrière-plan M. Bordier

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A. Delacourcelle

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H. Delépine

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H. Bourdin

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M. Thoreau

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C. Urbaniak

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B. Del Zou

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I. Ma

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15 juin 2019

Voir et regarder

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Les deux phrases d’Erri de Luca  citées récemment dans ce blog méritent qu’on s’y arrête un peu : « Le verbe voir sert à mesurer la distance. Le verbe regarder déclenche le désir de rapprochement. » (Le tour de l’oie)

Il y fait une nuance distinguant voir et regarder. Je vous suggère de faire une liste de mots contenant « voir » et une autre liste de mots contenant « gard ». Puis vous choisirez un mot dans la première liste, un mot dans la seconde liste et vous composerez deux phrases qui sépareront ou rapprocheront ces deux mots.

Exemples :
Les éléphants sont chassés pour leur iVOIRe. On leur doit beaucoup plus d’éGARDs.
Il ne sort pas vraiment du couVOIR. Mais haGARD est l’adjectif qui qualifie ce faucon.

C’est à vous main tenant. Postez vos phrases dans les commentaires ci-dessous. Merci.

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