main tenant

05 juin 2020

Dehors, la tempête, de Clémentine Mélois (éd. Grasset)

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Bien sûr, elle fait des listes, Clémentine Mélois, des listes de titres de livres, ceux de sa bibliothèque, ceux des piles qui s’élèvent à son chevet. Mais ce ne sont pas que des listes. Elle y est, elle y vit, elle ne doit pas oublier d’aller faire des courses aussi. Et, comme elle écrit n’aimer la mer que depuis la terre, elle nous embarque dans les histoires qui l’ont embarquée : Moby Dick, la Terre du Milieu, des récits de Roald Dahl… Des histoires qui prennent naissance dans les mots avant de raconter des personnages. Une madeleine dite de Proust sur une aire d’autoroute nous entraîne dans son enfance dont elle regrette la disparition du Capitaine Iglo ou de Prosper le roi du pain d’épices… Elle était encore en CM1 quand un texte d’elle (« cinq lignes, quatre points d’exclamation ») reçoit le premier prix des Éditions Gallimard : une invitation au Salon du Livre et, quelques mois plus tard, trois cent soixante cinq livres dans un colis ; « c’est quelque chose pour une petite fille de neuf ans qui aime déjà lire ». Un magnétoscope et une cassette présentant la fabrication d’un livre font aussi partie du prix. Ne pas chercher ailleurs le goût que Clémentine Mélois a développé pour les titres, les couvertures, et pour toute la vie, toutes les vies qu’on trouve dans les pages.

J'allais oublier l'exergue de son livre : « Que d'autres se vantent des pages qu'ils ont écrites ; moi je suis fier de celles que j'ai lues. » (Jorge Luis Borges)

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04 juin 2020

La nuit atlantique, d"Anne-Marie Garat (Actes Sud)

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Je n'avais jamais lu un livre de cette façon. Au hasard. Dans un sens, dans un autre. Sans en chercher l'histoire. Hélène veut vendre la maison qu'elle a achetée il y a quelques années et où elle est venue trop rarement. Mais il y a quelqu'un chez elle. Un curieux de l'histoire de cette côte, de ses guerres, lui-même arrivant de l'autre côté de l'Atlantique. On y voit du monde, d'ici et d'ailleurs, des vivants et des morts, et surtout l'océan, et les dunes. L'océan qui se déchaîne, qui mange le sable, qui attaque les imprudents, qui se heurte aux vîtres. Ce sont ces images-là qui me restent, les vagues (celles de la couverture peut-être), mais plutôt celles qui me bousculent à chaque fois que j'ouvre ce livre. Et la petite chanson de la fin...

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03 juin 2020

Sauf : Le dernier poème, de Daniel Maximin

(…)

51hudjEq+eLau-dessus des gibets des croix et des statues
au-dessus des micros des codes et des prières
quand les dieux n’ont pas l’oeil sur leurs écritures
on délivre des paroles de pollen de sang de sève et de sisal
imaginant l’avenir pour l’horizon et la vigie

on meurt alors c’est vrai d’attiser les alarmes
au son de l’oud et du violon
au rythme du blues, des conques et des tambours

on meurt d’attiser la mémoire
une et mille nuits de cauchemars sans les contes pour imager les rêves
on meurt de désigner son nom au livre ouvert aux yeux des assassins
on meurt face au mur anonyme poseur de graffitis
(poètes de vingt ans d’avance assassinés)
on meurt d’abriter les enfants, la justice et l’amour
on meurt de viser l’injustice dans le journal d’Alger de Prague de Bogota le Crisis de Harlem Tropiques la dissidente le Drum de Soweto les Feuilles de Tarussa
on refuse d’être survivant si la mort propose la survie
(…)

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02 juin 2020

Requiem pour une ville perdue, d'Aslı Erdoğan (Actes Sud)

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Très vite, on se laisse porter par le rythme des phrases de ce livre. peut-être à cause du Livre des morts des anciens Égyptiens par où elle arrive. Mais non, c’est autre chose. C’est une attente infinie, sous l’aile des mouettes, le regard des chats, la mer et les coquillages vides « où le vent s’engouffre et gronde ». Les ombres et la lumière, les bandelettes d’une momie et tout qui commence de commencement en commencement. Elle vit ainsi dans un monde qui « s’écoule et fuit hors des plaies de sa propre fiction ». Coupoles, minarets et églises, pentes qui descendent toujours vers la mer, cette ville, Istanbul, « affublée de presque autant de noms qu’on en a donnés à Dieu », la ville de l’enfance, à jamais perdue. Ville sublime, « pierre qui attend »… « Et lorsque tu auras fini d’écrire l’histoire de cette pierre-là, alors, à ton tour, il te sera donné d’exister dans ta propre histoire ». Et c’est de cette alliance qu’il s’agit, de la ville qu’il a fallu quitter, la ville qui a changé comme changent les villes, et d’elle-même parfois au bord des gouffres, creusant la lumière, caressant les ombres, puisque lumière et ombres vont toujours ensemble, et enfin être seule et être soi.

Le texte d'Asli Erdoğan est traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes

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01 juin 2020

Citations extraites de "Penser est fondamentalement coupable", de Heiner Müller (Fautes d'impression)

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Dans son livre, Contre le théâtre politique (La Fabrique éditions), Olivier Neveux cite Heiner Müller. Voici des extraits d'un livre d'entretiens (Penser est fondamentalement coupable) avec cet auteur de théâtre allemand, décédé en 1995.

« La révolution communiste, abstraction faite des représentations millénaristes de ses débuts, a été la tentative du grand arrêt. (...) Les révolutions n'ont jamais été des forces d'accélération mais la tentative de retenir le temps. »

« On était complètement obsédé par l’idée de dépasser le capitalisme et on a oublié qu’on avait comme programme d’être l’alternative au capitalisme »

« Le rideau de fer était un mur du temps. Du fait de son existence, le problème du temps était lié à la géographie. Maintenant, ce lien n’existe plus et l’homme est livré sans défense au monde des machines. Tout ce qu’il peut espérer, au milieu de ces machines qui se multiplient à l’infini, c’est de trouver encore un lieu à soi. »

« L’homme est un facteur de perturbation. C’est pourquoi, à un moment ou un autre, il doit disparaître, si l’on ne parvient pas à le mécaniser totalement et par là à le vider de ses besoins et qualités propres (…). L’homme est l’ennemi de la machine ; pour tout système ordonné, il est le facteur de perturbation. Il est désordonné, il salit et ne fonctionne pas. Donc il faut qu’il s’en aille, et c’est le travail du capitalisme – de la structure de la machine. »

« Toute tentative d’accélération totale rencontre dans les minorités son principal adversaire. Car les minorités représentent toujours quelque chose d’autonome ; elles sont un obstacle à l’accélération. Les minorités sont des freins. De là naît le besoin de les anéantir car elles persistent dans leur vitesse propre »

« Du point-de-vue de la structure capitaliste, la fourmi est l’homme idéal. L’homme est un facteur de perturbation. »

« Le capitalisme n’offre jamais la solitude mais toujours seulement la mise en commun. L’offre capitaliste repose sur l’angoisse de la solitude. McDonald  est l’offre absolue de la collectivité. On est assis partout dans le monde dans le même local ; on bouffe la même merde et tous sont contents. Car chez McDonald ils sont un collectif. Même les visages dans les restaurants McDonald deviennent de plus en plus semblables. »

« Devant votre miroir, le communisme ne vous donne rien. L’individu est réduit à son existence propre. Le capitalisme peut toujours vous donner quelque chose, dans la mesure où il éloigne les gens d’eux-mêmes. Sous le capitalisme, le plus grand nombre ne peut survivre qu’en tant qu’objet ».

(Autoportrait de Pierre Bonnard - 1938-39)

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31 mai 2020

Gigantexte de Michèle Métail

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Dans le livre consacré à Michèle Métail, La poésie en trois dimensions (éd. Les presses du réel), j’ai découvert cette oeuvre intitulée Gigantexte n°4 Les lettres sont des insectes pris dans le filet des mots. Vingt-six boites contiennent chacune 25 lettres en papier noir épinglées sur le fond en velours noir, et une lettre en papier rouge. Ces 26 lettres forment un vers mettant en valeur la lettre rouge. Cela donne une exposition qui, de loin, met en évidence l’alphabet, puisque les lettres rouges sont les 26 lettres de l’alphabet, et qui, en approchant, laisse deviner ou lire les 26 vers formant chacun une sorte de rébus et, ensemble, un poème. Une vingt-septième boite contient les lettres du titre de ce poème-exposition, toutes rouges. Les lettres ont été découpées dans des affiches. Ainsi, Michèle Métail ne se contente pas d’écrire, elle prend la matière des lettres pré-existantes, les piège patiemment en quelque sorte - comme le font d’insectes les entomologistes -, les fixant dans leur usage de fabriquer des mots, puis des phrases et, les rassemblant, des textes.

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Tout le contraire de Queneau, dans L’instant fatal :

Bon dieu de bon dieu que j’ai envie d’écrire un petit poème
Tiens en voilà justement un qui passe
   Petit petit petit
   viens ici que je t’enfile
sur le fil du collier de mes autres poèmes
   viens ici que je t’entube
dans le comprimé de mes œuvres complètes
   viens ici que je t’enpapouète
                                     et que je t’enrime
                                     et que je t’enrythme
                                     et que je t’enlyre
                                     et que je t’enpégase
                                     et que je t’enverse
                                     et que je t’enprose

                                          la vache
                                     il a foutu le camp

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30 mai 2020

Surprise de bibliothèque

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Confinement, déconfinement, finalement, tout ça cache quelque chose. Avez-vous remarqué l’absence dans cette phrase de toute consonne suivie immédiatement par un « l ». Pourtant, depuis quelques mois, ce qu’il y a eu de bla-bla, de clowneries, d’afflictions, de règlements, de répliques, d’effets de novlangue ! Rétablissons les discours.

Premièrement en accumulant des mots contenant des consonnes liées entre elles : évitons la succession voyelle - consonne - voyelle - consonne… Ces mots-là ne manquent pas, vous en conviendrez. 

Deuxièmement, dans cette liste que vous venez d'établir, soulignez les mots où une consonne est suivie immédiatement par un « l ».

Ensuite, vous écrirez un texte où chaque phrase contiendra au moins un mot à l’intérieur duquel une consonne sera suivie d’un « l » et où tous les mots de plus de quatre lettres possèderont au moins deux consonnes liées entre elles.

Exemple :
DaNS un liVRe que j’ai PRis daNS ma biblioTHèque, j’ai TRouvé un cafaRD moRT ceRTainemeNT il y a plusieuRS aNNées, deSSéCHé enTRe deux feuilles, y ayaNT laiSSé une TRace BRune. DaNS cet ouVRage de nouvelles faNTaSTiques, la PRéseNCe de la beSTiole ne m’a pas iNTerloqué et j’ai pouRSuivi ma leCTure néaNMoiNS plus iNTRigué eNCore. L’éTRangeté de sa PRéseNCe, FRuit poSSible d’une métamoRPHose kaFKaïeNNe (qui, en allemaND, s’éCRit VeRWandluNG), me parlait plutôt d’un iMMeuble où je paRTageais l’eSPace avec de noMBReuses soRTes d’iNSeCTes, et suRGireNT aloRS les viBRatioNS noCTuRNes d’une CHaMBRe pouRTant paisible, que je CRoyais oubliée.

C’est à vous main tenant. Postez vos textes dans les commentaires ci-dessous. Merci.

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29 mai 2020

Le loup, de Rochette

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Ce sont deux solitudes qui se font face, se poursuivent, s’épient. Lui, le berger, a tué la louve, la mère. Son fils à lui est mort, engagé dans une armée qui combattait loin de lui ; sa femme ne l’a pas supporté : elle n’apparaît pas dans la bande dessinée de Rochette. Il lui reste ses moutons et son chien. La montagne est belle, elle est aussi cruelle. Les ravins sont mortels, la mort côtoie la vie. Et quand il mène son troupeau dans le camion qui emporte les moutons à l’abattoir, que peut penser le berger du loup ? Rochette écrit là un conte où les deux solitudes peuvent encore se rapprocher, s’apprendre, se comprendre. 

J’ai pensé au Poids du papillon, d’Erri de Luca, qui raconte une confrontation presque identique dans la montagne. J’ai pensé aussi à un épisode du livre de Brigitte Giraud, Un loup pour l’homme.

Et je suis resté longtemps devant les dessins et les couleurs de cette magnifique édition, qui se conclut par un texte de Baptiste Morizot.

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28 mai 2020

Voyage d'hiver, de Jaume Cabré (Actes Sud - Babel)

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Schubert est assis au fauteuil n°7 ! Voilà ce que voit le pianiste au début du récital. Et il commence par la fin. Il ne peut rien jouer d’autre que la fin, une pièce de Schubert qui lui rappelle son affection pour un  autre pianiste qui a quitté la scène ayant découvert une oeuvre inédite… Après l’entracte le récital aura définitivement été bouleversé. Décrivant ici la musique, Jaume Cabré sait aussi bien donner à voir une toile de Rembrandt ou à montrer l’obsession d’un bibliophile, rempli de citations littéraires (une phrase par-ci, une par-là). Ses nouvelles nous mettent face à l’audace, à la mort, à l’espoir quand il n’y a plus d’espoir, à la cupidité, au désespoir, au hasard. Et Schubert, toujours, nous attend, et l’hiver.

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27 mai 2020

dit la femme dit l'enfant, de Christiane Veschambre (éd. Isabelle Sauvage)

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Soudain mises en présence, l’enfant, « à quelques pas du seuil », et la femme, « assise à l’autre bout de la grande pièce ». Tout de suite on sait que ce n’est pas la rencontre imaginée par Erri de Luca avec un enfant qui ne serait pas né. Il s’agit ici de tout autre chose. L’enfant, la femme, ce serait la même, une qui parle au futur et au « présent parfait », une qui interroge le passé dans un autre présent. Une qui parle de la vie, du goûter chez Juliette Verdun, une qui l’écrit : « Dans tout ce que j’écris, presque tout, il y a ma grand-mère, et sa fille, c’est pour ça que j’écris. Pour ça : pour faire parler ça… » La réussite à l’école, le mystère de la valise à la douane, l’intervention d’un Bruno de Straub, Christiane Veschambre ouvre encore plus l’intime, parfois disparaît, parfois monte sur « les échasses du temps ». Au début, le monde est divisé en deux ; il y a de ce côté et de l’autre, comme deux moitiés d’une pomme. Et peu à peu, on s’aperçoit qu’il n’y a qu’un monde, qu’on est à l’intérieur parce qu’il n’y a pas d’extérieur et qu’on est dans le temps, qu’on ne peut pas être hors du temps. Cela ne l’empêche pas d’entendre la voix de l’enfant, habillée d’une jupe rouge et grise, dans un décor de tapis. Et avec cette voix de l’enfant, résonnent les autres voix : la mère, le père, et la grand-mère « incommunicable », vers qui elle revient toujours. Et brusquement, parce qu’on « n’écrit pas pour caresser mais pour concasser », nous voici le temps de quelques pages au Cambodge, peut-être pour savoir « de qui n’avoir jamais pitié ».
Et toujours se mettre en route, marcher « éclairé par l’usage humble et tendu de ma langue commune ». 

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