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10 avril 2020

Séquence 8, par la Compagnie Les 7 doigts

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La Compagnie Les 7 Doigts propose de voir ou revoir Séquence 8, un de leurs spectacles enregistré à Graz en 2012 (regardez en cliquant sur le titre du spectacle : c'est bientôt le week-end). Je l’ai vu avec émotion. 

D’abord, bien sûr, l’harmonie de ces mouvements me séduit. Et puis, je pense à la confiance qu’il faut dans ces acrobaties où le risque est toujours présent, faire confiance à l’autre, aux autres. Je me demande aussi à quel moment et comment il se fait qu’une femme ou un homme se dise « Je vais faire ce saut périlleux et retomber sur mes pieds ou dans les bras du ou de la partenaire ». Ce moment, cette décision est pour moi un grand mystère.  

Mais ce qui provoque mon émotion aujourd’hui, alors que les « gestes barrière » nous sont imposés par l’épidémie qui court, ce sont deux moments précis de ce spectacle. Le premier se situe à environ 15 minutes du début : les acrobates se serrent la main et tombent l’un après l’autre ; l’avant-dernière hésite, regarde autour d’elle les autres à terre, mais serre quand même la main, et tombe ; le dernier, sûr de lui, puisqu’il a transmis sans subir lui-même cette mort, se félicite en se frappant le coeur, et tombe. Le second se situe à environ 15 minutes de la fin : une des acrobates est debout au milieu de la scène ; chacun des autres, les hommes, s’approche et engage vers elle des gestes tendres mais elle les évite, ils ne peuvent pas la toucher ; la seconde acrobate s’approche, on se dit qu’elles vont s’embrasser, mais non, la première évite encore le contact ; je pense à cette phrase connue en latin « Noli me tangere » (« Ne me touche pas ») qu’on attribue à Jésus, ressuscité, s’adressant à Marie-Madeleine (c’est peut-être la proximité de Pâques qui m’y fait penser) ; mais ensuite cette femme va prendre son essor, seule, accrochée au cerceau et éclairée par un projecteur puissant tenu par l’un des autres. Comme l’image inversée du premier des deux moments décrits ici.

Il y aurait encore à dire : les cadres qui font le décor, les images en miroir, les envols alternés, les scènes qu’on n’a pas vu s’installer et qui apparaissent quand les lumières s’allument, les musiques, les performances bien sûr. Merci.

Sur scène Eric Bates, Ugo Dario, Colin Davis, Devin Henderson, Maxim Laurin, Camille Legris, Tristan Nielsen et Alexandra Royer.
Écrit, dirigé, et chorégraphié par Shana Carroll et Sebastien Soldevila
Décors: Anne-Seguin Poirier / Costumes: Manon Desmarais / Lumières: Nol Van Genuchten / Musique: Seth Stachowski et Nans Bortuzzo / Direction de production: Jeremie Niel
photo ® Lionel Montagnier

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09 avril 2020

Passion Haïti, de Rodney Saint-Éloi (éd. Grandvaux)

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Sa w wè a se pa sa… Ce que vous voyez là n’est pas la vérité. Cette phrase me hante depuis que je l’ai rencontrée dans le livre de Rodney Saint-Éloi. Il faut voir Haïti avec ces yeux-là. À la fois la misère et la magie, à la fois le temps et l’éternité, à la fois le passé libérateur et le présent sans issue, sauf le ciel après la route droite qui mène à l’aéroport, la seule route droite, toutes les autres soit défilant « en danse serpentée », soit dessinées en « filet de minuscules ruelles ». Il y a aussi la mer, mais certains rivages lui tournent le dos. Et puis cette île glisse… Rodney raconte Chatry, où il est né, près de Cavaillon : « Je ne sais pas, vous me corrigerez, chaque fois que mes pieds touchent cette parcelle de terre, j’ai l’impression d’être à ma place ». Haïti, ce n’est pas qu’une terre qui glisse, ce sont aussi des gens, et il les invite largement dans ce livre, amis, écrivains, peintres, Simona, Jeanine, Cacadiable, Mylène… Il dit tout, ce qui va, ce qui ne va pas, car tout est là, l’amour, le racisme, la violence, l’accueil. Le vaudou aussi, qui « ouvre une fenêtre sur la vérité, sur l’écriture chaotique du monde, sur la justice à refonder et sur les désastres humains et idéologiques ». Il cite ce point-de-vue de l’écrivain québécois Yvon Rivard, après un séjour en Haïti : « Ce que l’on peut faire pour Haïti, c’est peut-être de retrouver à son contact ce que nous ne savons pas que nous avons perdu, cette force qui vient du dénuement et dont nous aurons tous besoin, cette science élémentaire qui consiste à faire cohabiter harmonieusement les plantes, les animaux et les humains ». Chaque matin, se dire qu’on a « deux jours à vivre ». Et retour à Tida, la grand-grand-mère, celle à qui il doit le goût de la lecture, elle qui ne savait pas lire, et le goût de la poésie. Honneur… Respect…

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08 avril 2020

Günter Grass /Aribert Reimann - "März", pour récitant et flûte basse

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« Adapte-toi », entend Günter Grass, dans ce poème. S’adapter à quoi ? À déjà oublier ? La guerre ? Les armements ? « Déjà, à nouveau, ils mélangent du béton ». La flûte semble s’enrouler autour de la voix, la musique autour du texte, le texte s’y laisse prendre, la musique s’y laisse entraîner. Les premiers mots, les premiers souffles sont pour le temps de la colère (« meine Wut »), du refus (« Als ich… » - « Quand je… »). Jusqu’à croiser tout ce qui porte des ailes,  les tourterelles, les mouettes, les anges. Mais cela ne suffit pas. Il n’y a alors qu’une chose à faire, c’est de se mettre la tête en bas pour y trouver le vocabulaire de l’amour que le béton, la colère, le temps avaient malaxé. Le vocabulaire et les accents de l’amour, des caresses, en mars, au printemps.

C'est la première pièce que l'on entend sur cet enregistrement, intitulé Melodramas : texte de Günter Grass, musique de Aribert Reimann. Elle est interprétée par Anja Thomas, récitante, et Ivane Bellocq, flûte.

Neuf autres pièces y sont présentes, enregistrées en 2017, réunissant poètes et musicien.ne.s.

Günter Grass (1927-2015)/Aribert Reimann (1936-) "März", pour récitant et flûte basse

Ivane Bellocq (1958-)/Vincent Tholomé (1965-) "Les oiseaux de Kirkjubæjarklaustur", pour 2 récitants, flûte et harpe

Jean-René Combes-Damien (20e siècle) "Ces jours, si longs...", pour voix, flûte basse en do, flûte alto et percussions

Vincent Tholomé (1965-)/John Cage (1912-1992) "Une visite chez le médecin", pour 2 récitants et harpe

Edith Azam (1973-)/Ivane Bellocq (1958-) "Ombres", pour 2 voix, flûte et harpe  

Sappho (6e siècle)/Patrick Blanc (20e siècle) "3 fragments de Sappho", pour flûtiste-chanteur et harpe 

Didier Marc Garin (1963-) "Feuilles dans le vent", pour récitant et flûtiste

ensemble A(É)IA
Anja Thomas, voix, percussion
Ivane Bellocq, flûte piccolo, flûte alto, flûte basse, voix, percussion
Pauline Haas, harpe
Édith Azam, voix
Vincent Tholomé, voix

Anja Thomas signe ses poèmes sous le nom Antemanha

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07 avril 2020

Le journal d'Ava (éditions Points de suspension) - avril 2020

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Ava une femme préhistorique. On a négligé les femmes en travaillant sur la préhistoire. Jusqu’à Lucy, découverte en 1974, on en parlait très peu. La bande dessinée, par exemple, avait Rahan, « fils des âges farouches », mais pas de personnage féminin équivalent. Erolf Totort répare cette négligence avec ce journal d’Ava dont nous ferons notre rendez-vous mensuel.

Quatrième quart de Lune montante du mois des Graines

Nous installons le camp de printemps, près de l’eau qui court le long de la terre, devant la petite grotte d’initiation de celles qui ne sont pas encore mères.

L’eau est fraîche, je me baigne.

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06 avril 2020

L'an 01, film de Gébé, Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch

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L’utopie, celle du rêve et de l’espoir, contre une autre utopie, celle qui ne mène nulle part et qui tourne en rond, j’allais écrire en ronds, mais c’est des ronds pour quelques-uns seulement et qui commencent à penser les exporter sur d’autres planètes pour ne pas avoir à les partager. Qui dilapident à cet effort-là l’intelligence et sans doute la santé des autres.

Mais revenons au film, sorti en 1973 après la formidable aventure éditoriale de la bande dessinée de Gébé. « On est trop grands pour prendre des gifles », c’est la première chose, alors on ne prend plus le train quotidien. On fait « un pas de côté » et on voit le monde différemment. On arrive même à « avoir des idées qu’on n’a jamais eues ». C’est une comédie mais ici et là on entend les questions. Pour qui faire tout ce qu’on fait ? Pour quelques-uns qui vivent du travail des autres. Ça n’a malheureusement guère changé. Peut-on imaginer ? L’imagination produit l’imagination, pas des boulons, pas de la 5G… Mais s’il y en a sur le marché, comme ces deux femmes pensant à ce que pourrait devenir la cuisinière avec « des boutons et un écran pour voir ce qu’il y a dans le four », eh bien on en achèterait. Et on en a acheté… Les publicitaires étaient payés pour ça. Faire un pas de côté. Semer des légumes sur les trottoirs des villes, par exemple, ne plus se lever à 6 heures du matin pour donner sa journée à un patron, parce qu’il n’y a plus de patron. Abolir le travail, ce n’est pas ne rien faire. Sortir du capitalisme en arrêtant tout, en regardant tomber les actionnaires des tours de Wall Street (images d’Alain Resnais), en redonnant l’autonomie aux peuples africains (images de Jean Rouch). Et en Chine ? « Ce sera en chinois »…

Voir ce film aujourd’hui, y reconnaître des visages, et ne pas tous les reconnaître parce que c’est une oeuvre collective, financée collectivement et jouée par des acteurs dont certains étaient à l’époque presque inconnus mais dont les visages aujourd’hui font partie de nos repères. Un film qui fait penser à ceux de Chris Marker, où il s’agit de donner à entendre la parole des sans voix. Voir ce film aujourd’hui et reprendre la BD parce qu’arrêtés, on l’est, et qu’il serait temps de réfléchir, sinon l’herbe même arrêtera de pousser au printemps prochain.

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05 avril 2020

La Vénus de Lespugue révélée, de Nathalie Rouquerol et Fañch Moal (éd. Locus Solus) - deuxième partie

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C’est le regard et la pratique d’un artiste qui prévalent dans la deuxième partie du livre, ceux de Fañch Moal. Et son expérience est une prise en mains. « Le premier contact intime avec notre statuette se fit tout naturellement au creux de ma main » (passons outre le fait que je lui envie cette sensation). Il dit qu’il a immédiatement su que cette pièce est « parmi les plus importantes réalisations, toutes dimensions confondues, de l’univers sculpté ».Toutes les pages qui suivent vont le démontrer : la fluidité, les passages, les appuis, les tensions, la lumière, les proportions, le travail, les outils, l’artisanat. Les sculptures de l’antiquité au XXe siècle peuvent lui être comparées. Aucune ne représente la réalité, elles sont toutes chargées d’interprétation, de symbolisme. Celle-ci, dont on ne connaît ni l’artiste ni l’éventuel commanditaire, qui n’était précédée d’aucun commentaire conceptuel, celle-ci est l’oeuvre de quelqu’un qui s’y connaît, qui a acquis des savoirs et des savoir-faire. Quand bien même on nous a fait croire que nos ancêtres étaient des ignares, puisqu’ils n’avaient pas nos connaissances. Mais c’est sans aucun doute vouloir ignorer que nos connaissances viennent d’avant et certainement de ces millénaires qu’on aurait tort de mépriser. Depuis quelques semaines, je vois circuler sur les écrans une main robotisée qui résout un rubik’s cube. De quelle intelligence s’agit-il ? L’intelligence des mains qui ont façonné la Dame de Lespugue est plus vivante, plus à même de réaliser ce chef d’oeuvre qui a traversé les époques, environ 25000 ans ! Et sans les énergies dont nous épuisons la terre. Fañch Moal évoque quelques interprétations possibles de la statuette mais il n’en privilégie aucune, il en rejette quelques farfelues ou celles qui la réduisent à un seul de ses aspects. Ce qu’il met en évidence, c’est que son auteur (homme ou femme) est d’abord un humain et qu’il met dans son oeuvre la même puissance qu’un Rodin, par exemple pour les Bourgeois de Calais.

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De nombreuses questions restent sans réponse et c’est tant mieux. La Dame de Lespugue garde encore des secrets et, notamment, celui qui provoque mon émotion.

Pour retrouver l'article qui présente la première partie, c'est ici.

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04 avril 2020

Une hirondelle ne fait pas le printemps

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Nous n’avons que quelques mois pour regarder le printemps, écouter le printemps, marcher dans le printemps. Nous n’avons que quelques mois pour entrer dans l’été et vivre comme les oiseaux, les feuilles, les nuages et les vers de terre. Nous ne sommes pas en guerre. Nous devons tuer la guerre. Nous devons nous ranger du côté du printemps, de la beauté, sinon nous serons balayés et la terre se refermera sur nous, nous oubliera pour ne se concentrer que sur la vie et les saisons qui passent. Nous n’aurons été pour elle qu’un simple virus parmi des millions d’autres, dans ces milliards d’années. (extrait du tract de crise de René Frégni publié par Gallimard)

Ces mots viennent conclure un des tracts que Gallimard met à disposition des lecteurs gratuitement sur son site en cette période de confinement. Ils sont de René Frégni.

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Eh bien, puisqu’il y est question du printemps et que devant nos fenêtres les arbres sortent leurs bourgeons, me revient ce proverbe : une hirondelle ne fait pas le printemps. Il y a longtemps que je n’ai pas vu d’hirondelle mais le proverbe est toujours là. Je vous propose de le modifier.

Vous constatez comme moi que la première voyelle qui arrive dans les deux noms communs est la même (i).

Nous allons changer ces deux noms communs. Nous garderons l’initiale du premier (h). Pour ce qui est du second, il faudra trouver un mot dont la première voyelle sera identique à celle du premier mot, quelle que soit alors l’initiale.

Exemples :
Un hAricot magique ne fait pas le jAck. (on peut ajouter un adjectif)
Un hÉlicoptère ne fait pas le chEmin.  (on ne se préoccupe pas des accents)
L'hIstoire ne fait pas un fIlm. (les articles peuvent être indéfinis - un, une, des - ou définis - le, la, les -).
Une hOusse ne fait pas la prOtection. (on s’intéresse à la première voyelle, pas au son)
Une hUître ne fait pas la gUerre.

Aujourd’hui, donc, je vous invite à faire, selon ces exemples, cinq nouveaux proverbes (un avec la voyelle « a », le deuxième avec la voyelle « e », le troisième avec le voyelle « i », le quatrième avec la voyelle « o », le cinquième avec la voyelle « u », que ces voyelles soient accentuées ou non). Une fois ces cinq proverbes créés, vous en choisissez un et vous composez un texte qui l’illustrera.

Exemple :
J’avais garé ma voiture le long du trottoir, dans ma rue, comme d’habitude. Mais, l’interdiction de l’utiliser se prolongeant, j’ai décidé de la couvrir d’une housse, évitant ainsi les fientes, les rayures diverses qui pouvaient l’endommager, et, si l’interdiction devait se poursuivre jusqu’en été, les trop fortes chaleurs dans l’habitacle. Passant près d’elle en allant faire mes courses pour la semaine, j’ai aperçu des bris de verre dans le caniveau. J’ai alors soulevé la housse pour constater que ma voiture était devenue un logement provisoire dont je ne connaissais pas l’utilisateur. Je me suis dit qu’une housse ne fait pas la protection, encore que celui ou celle qui s’y réfugie pense peut-être le contraire.

C’est à vous main tenant, postez vos cinq proverbes et votre texte dans les commentaires ci-dessous. Merci.

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03 avril 2020

Rouge pute, de Perrine Le Querrec

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Le titre est un choc, un coup violent. L’intérieur l’est tout autant. La quatrième de couverture conjugue (comme ce verbe semble étrange ici !) cette violence à toutes les personnes : victime, agresseur, témoins… 

Je me tais
Ta gueule !
Il me tue
Nous nous taisons
Vous, vous vous taisez
Ils assassinent

Perrine Le Querrec écrit pour faire entendre les voix de celles qui sont réduites au silence, qu’on n’écoute pas. Celles dont on modifie le prénom, pour les protéger sans doute, mais qui risquent d’y perdre leur identité. Dans ce recueil de poèmes — car ce sont des poèmes — pas de prénom, ne pas exposer mais surtout ne pas taire. Les mots cognent. Témoigner est difficile, elles doivent toujours prouver qu’elles sont victimes. Raconter, c’est revivre les humiliations, l’amour déçu, la déchéance, la peur, toujours la peur, les peurs. Les nuits. « On n’est jamais préparé à la violence, sa souffrance, son poignant visage, et la peur ». 

Ce livre est rempli des paroles recueillies dans une association où ces femmes ont pu renouer avec le mot « victoires ». 

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Lire ce livre en cette période éprouvante où le nombre de violences conjugales, intrafamiliales, augmente…

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02 avril 2020

Il est des hommes qui se perdront toujours, de Rebecca Lighieri

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Qui a tué mon père ? C’est le titre du premier chapitre. Il y a un point d’interrogation. La question restera suspendue dans les pages suivantes. « JVTMP », les trois enfants de la fratrie savent ce que veulent dire ces cinq lettres. Et, même si on le devine, on ne le saura qu’au terme d’un parcours douloureux, pourtant plein de la vitalité de celle et ceux qui n’ont rien que la violence dans leur quotidien : Karel, Hendricka et Mohand, le seul qui n’ait pas dans son prénom le K initial du prénom de leur père, Karl, un Belge dont on se demande ce qu’il est venu faire à Marseille et qui y vit de minables trafics dont on ne saura pas grand chose. Ils habitent Cité Artaud, oui le nom du poète Antonin Artaud. Ils en connaissent un rayon sur la folie, celle de leur père, celle, différente, de leur mère. La cité envoie des musiques, des chansons, et ce sont là leurs amours, leurs espoirs. Rebecca Lighieri magnifie la culture populaire dans ce livre. Les images de Philippe Lavil, de Marvin Gaye, de Michael Jackson, les paroles de IAM, se suivent et forment quelque chose de puissant, quelque chose qui permet de vivre, qui donne envie de s’envoler quand on pourrait dégringoler. Des chansons qui « parlent de nous, c’est-à-dire de types mal barrés, qui vont mal tourner et surtout mal finir ». Et qui confirment qu’on « pense pas à demain parce que demain c’est loin ». Entre le passage 50 où vit une famille de gitans et l’Amérique du cinéma, Karel est écartelé, entre ses désirs et cette violence qui gronde en lui quand il ne s’y attend pas. Qu’est-ce qu’être un homme dans ce contexte ? Il devient aide-soignant parce qu’il veut travailler la nuit. Aide-soignant peut-être parce qu’il n’a pas su protéger son « petit frère » (un titre de IAM), qu’il n’a pas su s’opposer à son père. Peut-être seulement parce qu’il est de ceux qui acceptent de nettoyer la merde des autres… La mort annoncée viendra. Elle ne libère que notre attente. Et on sort de ce livre estomaqué. 

Je pense à cet autre livre, Que dire ?, signé aussi de Rebecca Lighieri, avec Jean-Marc Pontier, et qui se passe aussi à Marseille, autour du Palais Longchamp qu’elle nous fait encore traverser dans celui-ci.

Emmanuelle Bayamack-Tam (qui signe ces deux livres du pseudonyme Rebecca Lighieri) est née à Marseille, comme Antonin Artaud et comme René Fregni, auteur d’un roman intitulé Où se perdent les hommes ?, et qui fut un temps aide-soignant dans un hôpital marseillais, à qui elle rend ici, discrètement, hommage.

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01 avril 2020

Des métamorphoses, dans Le navire Arthur et autres essais, de Gérard Macé (éd. Arléa)

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Pour conclure son livre, Gérard Macé ouvre d’autres questions. Il présente le livre de Pierre Gascar, Le présage, dans lequel celui-ci montre que la mort des lichens, signe d’un affaiblissement de la nature, annonce une destruction plus générale, où que ce soit dans le monde. Et qu’elle est provoquée par les activités humaines. Il tire aussi de ce livre que « dans le domaine du bien il y a aussi des choses qui s’attrapent ». Et comme le pire n’est pas toujours sûr, on peut admettre que le monde est peut-être lui-même en train de se métamorphoser.

C’est cette idée qui revient dans le dernier texte. Rappelant les milliers de cadavres d’animaux que l’on produisait à Paris au début du XIXe siècle, il regarde comment la chimie a remplacé l’organique : on est passé à l’imputrescible « sous la forme du plastique inerte et stérile, ou du nucléaire inaltérable et menaçant ». Il ne parle pas du commerce scandaleux des déchets que les pays riches envoient dans les plus pauvres qu’eux… Mais il signale que la nature ne transforme plus ce que l’homme a fabriqué. Et, pour donner un exemple a contrario, il évoque les vignes. On dit dans la Bible que Noé a planté la première après le déluge. Mais c’est à l’origine une plante sauvage et le vin, un breuvage né d’une sorte de « pourriture noble », connu depuis des millénaires, intuitivement sans doute d’abord et, avec Pasteur, dans la seconde moitié du XIXe siècle, analysé scientifiquement. Exemple de métamorphoses à célébrer vivants.

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