main tenant

06 mai 2021

Roger Caillois - La lecture des pierres - mai 2021

lecturedespierres

Le Muséum national d’histoire naturelle et l’atelier EXB ont publié vers la fin de l’année 2020 un très beau livre contenant des textes de Roger Caillois (Pierres, L’écriture des pierres, Agates paradoxales) accompagnés de photos de la collection du même Roger Caillois conservée au Muséum.

Chaque mois, dans ce blog, nous avons rendez-vous avec ces pierres.

Photographie : François Farges

Ces formes sont d’avant l’histoire, d’immémoriale seigneurie. En de telles structures, façonnées aux plus rudes traitements et ennoblies par eux, la loi d’équilibre l’emporte à la fin. Il en devait être ainsi, immanquablement. Au commencement, au plus ardent du chaos, l’équilibre qui allait parvenir à tant de délicatesses miraculeuses ne fut sans doute rien d’autre que le jeu des compensations encore instables et grossières, qui, lentement, mettait fin aux soubresauts d’un astre en train de se figer. Peut-être n’est-il pas de plus sûrs modèles de la beauté profonde que les formes émergées des grandes acrimonies.

Posté par onarretetout à 08:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


05 mai 2021

Décomposée, de Clémentine Beauvais (éd. L'iconoclaste - collection L'iconopop)

fullsizeoutput_3f48

Goujats les poètes français, Ronsard, Corneille, Baudelaire, les deux premiers promettant la vieillesse et la décrépitude aux femmes qu'ils désirent, le troisième lui annonçant un avenir de charogne...

Clémentine Beauvais a lu ce poème de Baudelaire et imagine ce qu'a pu être cette femme, si c'était une femme, forcément « lubrique » pour le poète, et ce qu'elle pourrait dire de son existence au milieu de ce XIXe siècle où être femme n'était sans doute pas une sinécure. Au hasard de cette promenade, « au détour d'un sentier », le poète et sa muse découvrent une charogne, une ordure, une carcasse, et d'être comparée à ce corps pourrissant, grouillant de vers, fait dire à Jeanne - puisque la muse est sans doute Jeanne Duval, une fille des îles - qu'elle est certainement son amie, qui est comme une soeur, celle qui l'a soignée un soir. L'écriture de Clémentine Beauvais, en vers, résonne au hasard de cette rencontre, lui donne une profondeur que Baudelaire n'avait pas mise, celui-ci s'arrêtant à la perte de la beauté, à la déchéance (juste un peu plus loin que Ronsard ou Corneille). Elle fait vivre à cette morte une vie de couture, de réparation des étoffes, des vêtements et des corps, une vie d'aiguille pour coudre puis pour avorter, pour réparer toujours, et pour tuer quand l'acte est irréparable. Formidable femme, qu'elle nomme Grâce, qui agit avec grâce, à qui on demande grâce. Double sens des mots, poésie. Et Jeanne se moque gentiment de son poète, des manières qu'il a pour dire les choses, de la façon dont il considère les femmes, promptes à s'évanouir. Mais les femmes, qu'elles s'appellent Grâce ou Jeanne, ne sont pas de celles qui s'évanouissent.

Ce livre est une merveille. Écrit en vers, découpé selon les lieux - détour d'un sentier, montagne, rue de la Femme-sans-Tête, chambre en haut d'un escalier, cour où des enfants jouent aux osselets... -, les années - de 1820 à 1855 -, il donne vie au poète, bien sûr, et à ces femmes, aux femmes qui agissent,  et ne sont pas seulement des images pour illustrer les poèmes.

Le poète a installé Jeanne au 6 rue de la Femme-sans-Tête, 
ruelle sur une île, pour cette femme des îles, 
mais plutôt que les tessons bleus de l'océan, 
il y a la Seine glauque à sa fenêtre ;
ruelle d'une décapitée, pour cette femme sans nom,
Jeanne Duval peut-être     Lemer peut-être
                                      un autre nom peut-être
les muses ont-elles besoin de nom de famille ?

Et quand on aura lu le livre de Clémentine Beauvais, alors, on relira le poème de Baudelaire et reprendra vie cette « charogne infâme » et aussi Jeanne Duval, « sous l'ardeur des climats ». Et peut-être plus loin, arrivés à Cythère, nous dirons avec le poète :

- Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !

Pour continuer, vous pouvez écouter Denis Lavant lire le poème de Baudelaire, Une charogne.

Et aussi Clémentine Beauvais parler, à la librairie Mollat, de son livre, Décomposée.

Posté par onarretetout à 09:06 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

04 mai 2021

La faim de leur monde, Akhenaton (éd. L'iconoclaste - collection L'iconopop)

fullsizeoutput_3f46

Quinze ans ont passé depuis que le groupe IAM a écrit La fin de leur monde. Akhenaton et Shurik’n espéraient que ce serait pour bientôt. Ils pensaient que le monde allait bientôt réagir à toutes les injustices, les inégalités, les violences. C’était un an avant une élection présidentielle, celle de 2007… Et puis, quinze ans plus tard, c’est pire. Akhenaton a près de cinquante ans. Sa mère, qui a toujours lutté, politiquement et syndicalement, vient de mourir. Il lui adresse ce long poème, ce texte de colère. Il ne dit pas seulement que quelques-uns oppriment le plus grand nombre, par l’économie qui tue l’écologie, par la guerre et les violences policières, et que la politique ne se joue qu’entre ceux-là. Il dit aussi que chacun est responsable. Que le vote, ça passe aussi par la consommation. Il dénonce la peur et les crises d’égo sur les réseaux sociaux (« la peur, la paranoïa sont addictives »), et les jeux stupides des politiques. Par exemple quand, pour brouiller les esprits, quelqu’un parle d’islamo-gauchisme, faudrait-il alors parler d’athéo-fascisme ? « Les mots, toujours les mots, bien sûr » chantait Léo Ferré.

Akhenaton parle de tout dans ce texte qu’il a enregistré (et que vous pouvez retrouver ici). Et sans doute, y trouvera-t-on des contradictions, des raisons de ne pas admettre tout son propos. Mais il faut écouter cette colère et ne pas oublier que « la guerre des pauvres garantit la paix des riches ».

Posté par onarretetout à 07:42 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

03 mai 2021

Annie Muktuk, de Norma Dunning, traduction de Daniel Grenier (éd. Mémoire d'encrier)

anniemuktuk

D’abord quelques mots à propos de la traduction : comment passer de l’anglais au français, au Québec, en gardant un style proche de l’oralité sans trahir ni déformer le propos ? Comment intégrer dans ce passage d’une langue à l’autre les mots inuit qui enrichissent la langue ? Nancy Huston, dans un autre livre, souhaite que la langue française « cesse de se comporter en reine agacée et se mette à l’écoute de ses peuples ». Il s’agit, écrit le traducteur, Daniel Grenier, de « décoloniser la traduction littéraire ».

Et puis ces histoires formidables écrites par Norma Dunning, romancière inuit, qui mènent de la mort à la vie, dans cet ordre-là ici. Dans l’acceptation de l’une et de l’autre. Et avec la présence des ancêtres, venant du pays des morts pour accompagner les vivants, les aider. Les morts ne sont pas disparus si nous sommes attentifs, si nous acceptons de les rencontrer, de les écouter : « Lâche ta carabine, ti-gars. Ramène-toi ici et viens donner un beau gros bec à ton grand-papa ». Et comment, sans eux, rejoindre la toundra quand on est enfermé dans la dernière aile de la maison de retraite ? Il faut bien trouver un moyen, y compris avec la complicité d’un Blanc.

Même Annie Mukluk, qu’on surnomme Muktuk, un poisson, au prétexte qu’elle couche avec tous les hommes, même elle, elle a besoin de l’esprit de sa mère pour oser l’amour et rejoindre celui qu’elle aime, et qui l’aime, quitte à passer par la fenêtre, et s’offrir comme un cadeau. 

Et puis Husky — c’est encore un surnom — qui veut montrer le Sud à ses femmes, quand, dans le Sud, on les traite de sauvagesses. Qui veut se montrer dans le Sud alors que la vraie vie est au Nord et qu’il aurait dû le savoir, lui qui a choisi « l’assimilation à rebours », passant de la vie de Blanc à la vie d’Inuit, et qui ne doit son salut qu’à la puissance magique de ses femmes. Husky, selon Norma Dunning, est son grand-père.

Enfin, la dernière histoire de ce livre se passe dans un pensionnat, un de ces pensionnats où les enfants autochtones ont été enfermés, séparés de leurs parents, pour leur faire oublier leur langue et leur culture. Trois soeurs (peut-être les filles de Husky) y sont maltraitées par le directeur, un prêtre, qui, entre autres sévices, tire leur langue hors de leur bouche si elles disent un mot inuit. Mais la vie est plus forte chez ces enfants, et le goût de la liberté et le plaisir de dire et d’entendre leurs prénoms, ceux que leur ont donnés leurs parents, sans doute hérités d’une ancêtre.

Posté par onarretetout à 08:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

02 mai 2021

Alors Carcasse, de Mariette Navarro (éd. Cheyne), lu par Denis Lavant

Alors-carcae

Mariette Navarro a publié ce livre en 2011, Denis Lavant déjà en avait fait une lecture. Dix ans plus tard, à la Bibliothèque municipale de Lyon, pour l’anniversaire (40 ans) des éditions Cheyne, Denis Lavant revient à ce texte. Un pupitre, les feuilles sur le pupitre, et l’acteur dont dépassent la tête, au début coiffée d’un bonnet et d’un chapeau, les épaules, les bras et les mains de part et d’autre sur l’écran où je le vois. 

« Plusieurs aussi sont là au beau milieu de leur époque mais Carcasse particulièrement est au seuil ». Ces premiers mots situent exactement le temps, qui ne change pas. Non pas que tout soit arrêté, mais qu’il est impossible que Carcasse franchisse le seuil, entre dans cette époque où « plusieurs » s’agitent, « tracent des mouvements », vont là-bas. Carcasse ne laisse pas d’empreinte puisqu’il reste sur le seuil. Il cherche à comprendre. Mais c’est en dedans de lui que cela se passe. « Tout est troué » : les yeux, le gauche et le droit, les oreilles (ça entre par l’une et ça sort par l’autre), le nez et la bouche  par où l’air entre, gonflant les poumons. « Et l’air de son époque brûle et ne lui apprend rien ». Mais qui est donc Carcasse ? sinon cette voix qui naît des feuilles où les mots sont écrits et les franchit. Est-ce là le seuil ? Vous imaginez Carcasse, et les pensées qui lui viennent, à moins qu’il se trompe. C’est un corps fait de mots, os, peau, organes, pieds, et fluides, un corps avec une frontière et une cartographie, corps qui peut être roc. Peut être aussi montagne, volcan, et devenir caillou. Devenir fossile pour « laisser ici au moins un peu de soi ». ou « sable pour les plages à venir ». 

« Un jour de promenade quelqu’un seulement sentira un frisson sur sa peau ou entendra un grondement sourd ».

ooapin-7

J’avais entendu Denis Lavant dans un enregistrement dire le poème de Baudelaire, Une charogne, où, racontant une autre promenade, le poète a écrit : « le ciel regardait la carcasse superbe / Comme une fleur s’épanouir ». Cette fois, Carcasse est la vie même, « surface maximale déployée contre le vent », « repère en immobilité ». Mais c’est la même voix, reconnaissable, qui porte si puissamment les textes. Et jamais le mot « Carcasse » n'est prononcé deux fois de la même façon. Et les feuilles tombent l’une après l’autre.

Vous pouvez atteindre la vidéo (sur Facebook) en cliquant sur l'image ci-contre, qui en est extraite.

Posté par onarretetout à 07:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


01 mai 2021

Le petit pois, l'orange, un légume, un fruit

838_maxradiofr007638

Dans l’émission dominicale, aujourd’hui disparue, « Les papous dans la tête » (France Culture), Henri Cueco, artiste et écrivain, a, par deux fois, parlé du petit pois. (photo : Stéphanie Berlu - Maxppp)

D’abord, ce fut « La leçon de peinture ou comment peindre un petit pois ». En voici quelques extraits :

« À toutes les questions que pose le destin du petit pois,  vous pouvez au choix donner une réponse mystique (d’où vient-il ?), ou matérialiste (où va-t-il ?). Soyons réalistes : la plupart de nos petits pois iront dans la cocotte, une jardinière de petits pois avec du lard, quelques pommes de terre nouvelles, des carottes pour la couleur brique qui s’accorde si bien au vert des petits pois.
Le petit pois a l’avantage d’être un modèle simple, de bonne composition, peu encombrant. 
(…)
Qu’il soit de face ou de profil le petit pois ne change pas d’aspect. Il est sphérique et il n’existe pas un seul autre objet au monde qui présente cette particularité.
En réalité, le petit pois n’est pas exactement sphérique. Il a sur sa surface la trace d’un pédoncule par lequel il était rattaché à l’intérieur de la gousse. (…)
Cézanne aurait dit (mais il ne l’a pas dit) que celui qui sait peindre un petit pois saurait tout peindre. (…) Cézanne disant cela aurait développé son thème préféré de la sphère et du cylindre comme éléments de base du corps humain, le petit pois est donc un modèle idéal. (…)
Une fois observé dans le détail de son anatomie singulière, on simplifiera le petit pois en le conduisant vers sa forme stylisée, géométrisée, c’est à dire le cercle parfait. »

Dans un autre texte, il décrit le petit pois (forme, odeur, couleur) qu’il n’hésite pas à comparer avec la planète terre, elle aussi sphérique, le petit pois se desséchant faisant apparaître à sa surface des creux et des reliefs…

Pour décrire, il faut observer et mettre en jeu tous les sens, autant que faire se peut. La littérature, sans doute autant que la peinture (avec ses natures mortes), pratique cette activité. Jacques Jouet, membre de l’Oulipo, a écrit des pages à propos d’un navet qu’il observait chaque jour. Et vous trouverez de multiples exemples dans les moteurs de recherche sur internet.

Je vous invite à décrire un fruit ou un légume de votre choix faisant en sorte de transmettre les sensations que vous pouvez éprouver en le tenant, le sentant (cuit ou cru), le voyant se transformer, en le mangeant. Ce n’est pas une recette de cuisine (mais ça peut en être proche) ; ce n’est pas un traité de jardinage (mais ça peut y faire référence) ; ce n’est pas un article du dictionnaire (mais on peut en partir) ; et il doit y avoir du plaisir ou du dégoût (on peut aimer ou ne pas aimer tel ou tel légume…). 

gauguin-oranges

Francis Ponge, poète du XXe siècle, dans son Parti pris des choses, décrivait ainsi une orange (image : Paul Gauguin) :

Comme dans l'éponge il y a dans l'orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l'épreuve de l'expression. Mais où l'éponge réussit toujours, l'orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l'écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d'ambre s'est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfums suaves, certes, -- mais souvent aussi de la conscience amère d'une expulsion prématurée de pépins. 

Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l'oppression ? -- L'éponge n'est que muscle et se remplit de vent, d'eau propre ou d'eau sale selon : cette gymnastique est ignoble. L'orange a meilleur goût, mais elle est trop passive, -- et ce sacrifice odorant... c'est faire à l'oppresseur trop bon compte vraiment. 

Mais ce n'est pas assez avoir dit de l'orange que d'avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l'air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l'accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s'ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l'ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l'avant-bouche dont il ne fait pas hérisser les papilles. 

Et l'on demeure au reste sans paroles pour avouer l'admiration que suscite l'enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l'épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit. 

Mais à la fin d'une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, -- il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d'un minuscule citron, offre à l'extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l'intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C'est en lui que se retrouvent, après l'explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs, et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, -- la dureté relative et la verdeur (non d'ailleurs entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille : somme toute petite quoique avec certitude la raison d'être du fruit. 

C’est à vous main tenant. Choisissez le légume ou le fruit dont la présentation nous mettra l’eau à la bouche ou, au contraire, nous en détournera. Et postez votre texte dans les commentaires ci-dessous. Merci. 

Posté par onarretetout à 07:32 - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

30 avril 2021

Beaupré, d'Éric Sautou (éd. Flammarion)

31KftAa3yKL

Beaupré, c’est un lieu : une maison, un jardin (arbres, fleurs, feuilles, balançoire), un lac. C’est la maison de sa mère. « j’habite / seule ici et seule / je reste ». Les textes sont très courts, les mots apparaissent, disparaissent, reviennent, comme si on devait les répéter, une fois, plusieurs fois, pour qu’ils pèsent un peu de leur réalité. Ce sont bien les mots qui font le poème : ce ne sont pas les feuilles (« elles tombent »), pas les arbres (« bouleversés »), pas les choses (« elles passent »), pas les heures. « Les jours et les jours », pour dire la vie qui s’est écrite ici. Ou dite. Ou vécue. Mais maintenant, c’est trop tard, tout est fini : les fleurs, « séparées », mortes, et la balançoire (« vide »). On ne sait pas qui parle, qui s’adresse à qui : la mère, le fils ? Peut-être la même figure, « vivre est là depuis toujours avec toi / qui me ressembles », un reflet, un souvenir au fond de soi dans « une eau sombre », une eau qui sombre. Elle dit « regarde », elle dit « ferme les yeux ». Il dit « c’est moi l’enfant », ou c’est elle : on ne sait pas si le souvenir habite la pensée comme la mère habitait la maison. La maison qui était la mère, le jardin où les feuilles tombent, la sépulture  « tombeau qui n’a plus rien ». Le vide se fait de page en page, pages emplies de silence, parenthèses tantôt pour les pensées de l’un, tantôt pour les mots de l’autre. Et ce nom qui apparaît trois fois, « le seul mot qui reste », qui dit tout, la vie, la solitude, la balançoire, les arbres, les fleurs, le lac, le mot qui contient tout, le titre : « Beaupré ».

Posté par onarretetout à 08:16 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

29 avril 2021

Le livre, c'est la liberté

logo-bibliotheques-sans-frontieres

Invité par Augustin Trapenard dans son émission Boomerang sur France Inter ce mardi 28 avril, Patrick Weil, fondateur et président de l'ONG Bibliothèques sans frontières, a lu le texte suivant :

Très peu de temps après la création de Bibliothèques sans frontières nous avons été confrontés, avec Jérémy Lachal, son directeur, à une question difficile : pour réduire les inégalités d’accès à la connaissance et à l’information en Afrique, ne devait-on pas zapper les vieilles bibliothèques classiques, emplies de livres, et se tourner directement vers la révolution technologique des liseuses, des e-books, des smartphones ?

Après tout persuadées de la fin du livre papier certaines universités américaines avaient vendu leur bibliothèque à des universités chinoises.

Le débat nous agitait, nous avons décidé de le faire trancher par nos partenaires éditeurs, auteurs, bibliothécaires africains.

On a donc organisé avec eux un colloque à Paris et ils nous ont dit la chose suivante :

Un dictateur peut couper internet en une seconde, il ne peut pas confisquer, brûler tous les livres en une seconde. Le livre papier garantit mieux la liberté.

Ils avaient raison. Le goût partagé de la liberté nous fait, depuis, mettre des livres dans tous les programmes que nous développons dans le monde y compris ceux où nous déployons les plus hautes technologies.

Et voilà que cette conversation de plus de dix ans a traversé la Méditerranée et nous revient comme un boomerang.

Dans le monde d’hyper-technologie et d’hyper-connexion dans lequel nous nous enfonçons, le livre papier, le papier journal sont devenus aussi pour nous un espace de liberté. Quand vous lisez votre journal papier, ou votre livre, aucun GAFA, aucun état ne peut repérer que vous vous êtes arrêté à la page 18 ou que vous avez sauté un chapitre

Le papier, le livre-papier, c’est la liberté.

 

Posté par onarretetout à 08:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

28 avril 2021

La puissance du toucher des étoffes, d'Aline Ribière

fullsizeoutput_3f44

C’est une vidéo proposée par l’Enseigne des Oudin qui m’a fait découvrir les créations d’Aline Ribière. Je regrette de n’avoir vu ces oeuvres que sur l’écran de mon ordinateur mais je suis sensible à ce qu’elle fait du vêtement, comment elle crée d’abord des robes pour elle-même, dont elle enveloppe son corps en public, dans le cadre de performances, puis pour d’autres femmes. Le plaisir qu’elle évoque au contact de la peau et du tissu raconte bien d’autres choses que la création de la haute couture, même si on peut trouver des analogies. Le tissu est au contact de la peau, une seconde peau, une expérience qui ne concerne pas que les yeux mais tous les sens. Quand elle présente son parcours d’artiste, de femme, elle cite Gaëtan Gatian de Clérambault, psychiatre qui se passionna pour les drapés, les enveloppements. Serge Tisseron s’intéresse aux photographies de Clérambault. Il publie avec Yolande Tisseron un livre intitulé L’érotisme du toucher des étoffes, où Aline Ribière retrouve ce qu'elle éprouve dans son travail du tissu. Avec Marc Guibaud, elle présente Habits habités. Elle parle d’architexture du corps, de territoires corporels, présente ses vêtements en volume sur les corps, aplatis, crée des formes avec des algues qu’elle nomme Mues dont l’aspect troublant montre une sorte de parenté entre la peau et le végétal venu de la mer, réalise des moulages, qu’elle nomme des coquilles, des gravures… Il y aurait encore à dire sur les fermetures, boutons, fermetures-éclair, coutures. Mais il faudrait, pour cela voir les oeuvres elles-mêmes. En attendant, une vidéo est disponible ici, où Aline Ribière intervient dans le cadre d’un colloque interdisciplinaire « Écritures des désirs féminins » à l’université Bordeaux Montaigne.

Posté par onarretetout à 07:41 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

27 avril 2021

Rien du tout, d'Olivia Tapiero (éd. Mémoire d'encrier)

9782897127503-475x500-1

Rien du tout, ce n’est pas absolument rien, c’est plutôt le rien qui est dans le tout, le trou, le trou noir : « j’ai lu quelque part que, si chaque galaxie a pour centre un trou noir, il est possible que chaque trou noir contienne un univers ». C’est donc ce trou noir que cherche Olivia Tapiero. Un trou noir, un effondrement, d’où renaître. « Le trou se transmet dans le cœur des femmes, de mère en fille, d’une bouche à l’autre. » La dédicace à sa mère et cette phrase placent le texte du côté des femmes : la mère, la soeur, elle-même. Et l’oppose aux violences :

« je m’adresse à l’homme comme à la province
comme à la nation    je m’adresse à toi    à vous
    qui assiégez les villes comme les femmes
                                                        les yeux fermés
    en y laissant une partie de vous »

Où qu’on vive, d'où qu'on vienne, on transporte en soi, sans savoir parfois, une histoire traversée, transpercée par des violences inouïes : violence coloniale, de l’autre côté de l’océan, de la mer, violence de la guerre (« c’est peut-être la plus profonde des attaches »), violence de la maladie, violence de la peur de l’autre, violence de l'effondrement.

C’est au fond de cela, c’est dans ce vide qu’elle va : « c’est le vide qui me fait ». C’est de là que surgit l’étoile.

Posté par onarretetout à 07:38 - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : ,