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De Claudie Gallay, je n’avais rien lu avant ce livre. D’où me vient donc cette émotion ? Peut-être de la fréquentation d’une oeuvre, ici celle de Roman Opalka dont je ne me souviens pas avoir vu une toile sinon en reproduction dans un ouvrage. Pourtant, je sais d’Opalka ce que l’on sait quand on fréquente un peu les musées, quand on côtoie tel ou telle artiste, quand on cherche dans les méandres d’internet. Et j’avoue que ce que je savais m’apportait une sorte de connaissance sans cette émotion que je viens d’éprouver. Comment, en effet, s’émouvoir devant un alignement de chiffres, parti de 1 en 1965 et interrompu par la mort du peintre le 6 août 2011 au nombre 5 607 249 prononcé, en polonais (langue maternelle de Roman Opalka), pięć milionów swese sto siedem tysięcy dwa sto czterdzieści dziewięć ?  En lisant le livre de Claudie Gallay, j’ai saisi ce que pouvait être cette obsessionnelle oeuvre : aller vers la mort, inéluctablement, sans pouvoir s’illusionner d’un retour en arrière et sans lâcher cette progression d’un chiffre après l’autre. Car, quel que soit le nombre, on peut toujours lui ajouter 1, jusqu’à l’∞, inatteignable. Le choix d’Opalka, à partir du million, d’ajouter 1% de blanc dans le noir qui recouvre la toile fait qu’il atteindra sinon l’infini du moins l’éblouissement. 

C’est donc le temps que représente l’artiste d’une toile, appelée Détail, à la suivante.

Et Claudie Gallay mène une enquête minutieuse : dans les galeries, les expositions, va voir les lieux où a vécu le peintre, écoute sa voix, lit des articles, des livres, rencontre des proches. Jusqu’à s’adresser à lui : « Je regrette tellement de ne pas vous avoir rencontré, monsieur Opalka (…). Nous aurions parlé. Je suis sûre que nous aurions fini par nous connaître et que nous aurions eu confiance l’un en l’autre. »

Je pense à Catherine Diverrès, chorégraphe, affirmant il y a quelques années qu’une oeuvre, ce n’est pas un spectacle puis un autre et encore un autre, mais que c’est la totalité des créations tout au long de la vie.

Je pense à René Char, à cette « Madeleine qui veillait », en référence à l’oeuvre de Georges de la Tour. Encore le temps à l’oeuvre.

Et je trouve cette citation du livre Les Aveux, de Saint Augustin, dans la nouvelle traduction de Frédéric Boyer : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je sais. Si on me le demande et que je veux l'expliquer, je ne sais plus. Pourtant je suis sûr de savoir que si rien ne passait, il n'y aurait pas de temps passé, et que si rien n'advenait, il n'y aurait pas de temps futur, et que si rien n'était, il n'y aurait pas de temps présent. Ces deux temps, passé et futur, comment sont-ils puisque le passé n'est plus et le futur n'est pas encore ? Et le présent, s'il était toujours présent, s'il ne passait pas dans le passé, il ne serait plus un temps mais l'éternité. Si le présent, pour être un temps, doit passer dans le passé, comment dire qu'il est puisqu'il est de n'être plus ? Nous ne pouvons dire vraiment que le temps est parce qu'il tend à ne pas être. »