electre

On m’avait enseigné que Clytemnestre n’était qu’une femme infidèle, le contraire de Pénélope. Qu’Agamemnon était un grand roi, un homme, un vrai, qui revient de guerre avec une captive, Cassandre. Lui, couvert de gloire après une guerre longue et meurtrière qu’une femme enlevée aurait provoquée, le voici lâchement assassiné dans son bain, immobilisé dans un filet, et tué à coups de hache.

Simon Abkarian déplace notre regard. C’est du côté des femmes qu’il nous invite à regarder : une nourrice aveugle et qui voit (« avec quels yeux ? »), des prostituées, butin de guerre, parmi lesquelles Cassandre, Électre, la vengeresse tourmentée, Chrysothémis, la petite soeur, et bien sûr Clytemnestre, reine puissante, mère blessée pour toujours par la perte de sa fille Iphigénie sacrifiée par Agamemnon pour sa propre gloire, femme qui connaît son destin mais ne se soumet pas à la loi des hommes. Car Électre, à tort comparée parfois à Antigone, ressemble plus à sa mère de ce point de vue : ni l’une ni l’autre n’acceptent le pouvoir imposé par les hommes. Hommes qui ne brillent guère par leur noblesse : Egisthe est un salaud, il faut bien le dire ; Sparos, le mari d’Électre, traine son existence prétendant protéger son épouse et fumant et buvant à longueur de journée ; Pylade est peut-être le seul, l’ami fidèle ; Oreste voudrait échapper à ce geste terrible, tuer sa mère… Le choix d’Oreste, pour trouver sa place dans cette sombre histoire, est de se déguiser en femme.

L’auteur et metteur en scène a donc choisi de déployer toutes les nuances des portraits de femmes. Aucune n’est soumise, toutes luttent à leur façon, celle-ci contre les viols de guerre, contre les viols, celle-là pour entretenir la flamme et veiller au récit, cette autre qui ne pardonne pas d’être devenue une « mère désenfantée » (pour reprendre une expression adoptée par Cynthia Fleury), et cette autre enfin, animée par une excès de souffrance et un désir irrépressible de vengeance.

Oreste, pourtant, tuera sa mère, pourchassé par les Érinyes, et condamné ainsi à fuir, fuir, errer sans cesse.

La mise en scène allie théâtre de la parole et danse. C’est dire l’importance des corps et des mouvements. Parfois même, une danse remplace les mots. La musique s’y mêle : trois musiciens au bord du plateau, comme cela arrive souvent au Théâtre du Soleil.

Simon Abkarian et sa troupe nous donnent à voir et entendre une tragédie de notre temps, dont les dieux sont absents, bien qu’on les nomme parfois, et où les hommes et les femmes doivent désormais porter la responsabilité entière de leurs actes.