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1 juin 2026

Liban

J’ai reçu le texte ci-dessous, dont l’autrice m’a autorisé à le publier ici.

"Ils anéantissent l’humain, l’animal et le végétal.
 
Le pays où même la pierre saigne.
 
Par Myrna Naoum-Ghazieff le 19 mai 2026
 
Le Liban n’est pas seulement un pays blessé. Ce n’est plus un pays. c’est une plaie ouverte qu'on ne laisse pas cicatriser. Une poignée de montagnes suspendues au-dessus de la mer, où les gens apprennent très tôt à rire avec les yeux humides.
Sa plus grande tragédie n’est pas la guerre. C’est de devoir survivre sans jamais avoir le droit de guérir.
Là-bas, les mères continuent de préparer les repas pendant que les fenêtres tremblent. Les vieux parlent encore des vergers disparus comme de membres de la famille. Les enfants, la prunelle des yeux, apprennent le bruit des drones avant le chant des rivières.
C’est une terre qu’on consume lentement sous les yeux du monde, un monde sourd et aveugle. Les vautours tournent au-dessus d’elle. Ils ne cherchent pas seulement à détruire des maisons. Ils veulent fatiguer la vie même. Transformer les villages en cendres. Faire taire les voix. Pousser les hommes vers les routes de l’exil jusqu’à ce que la terre finisse par devenir étrangère à ses propres enfants.
Alors le feu tombe du ciel.
Il tombe sur les maisons, les arbres, les bêtes attachées aux clôtures, les champs d’oliviers plus vieux que les guerres elles-mêmes. Le phosphore blanc descend comme une pluie maudite, brûlant la peau, la pierre, la mémoire. Les collines du Sud respirent la fumée comme de vieux poumons épuisés. Les villages ressemblent à des livres dont on aurait arraché les pages une à une. Même les puits semblent avoir peur du silence.
Ce n’est plus seulement une guerre contre des hommes. C’est une guerre contre la terre qui les porte. On brûle les récoltes comme on brûlerait des souvenirs. On empoisonne la terre pour que les racines elles-mêmes renoncent à repousser. Les oliviers meurent debout, pareils à de vieux sages refusant de s’agenouiller.
Les chiens errent dans les rues détruites comme s’ils cherchaient encore les voix de leurs maîtres disparus. Et les oiseaux ont quitté les collines avant même les hommes, comme si le ciel, lui, avait compris la désolation bien à l'avance.
Alors le Liban se vide encore et ressemble désormais à une vieille photographie laissée trop longtemps au soleil. Les contours s’effacent, mais la douleur reste intacte. Une disparition lente, une manière d’effacer un pays sans jamais annoncer officiellement sa mort. Un peuple qu’on fatigue jusqu’à l’abandon. Une nation qu’on pousse doucement vers le silence, comme une bougie qu’on étouffe entre deux doigts.
Mais le Liban possède quelque chose que les ruines n’ont jamais réussi à enterrer. Une obstination presque surnaturelle à aimer la vie. C'est étrange. Car même au bord de l’effondrement, il continue d’allumer des lumières.
Dans les maisons éventrées, les blessures aussi ont de la mémoire. Les pierres se souviennent des pas. Les villages se souviennent des voix. La mer se souvient de ceux qui sont partis.
On quitte le Liban physiquement, mais le Liban ne quitte jamais personne. Il reste dans une chanson de Fairuz qu'on entend sur les ondes après une nuit de bombardements intenses, il s’élève encore comme une prière venue d’un autre temps, dans l’odeur du thym chaud, dans une photo jaunie, dans un accent qu’on essaie d’effacer et qui revient dès qu’on prononce le mot « maman ».
C’est cela, le Liban.
Une douleur qui chante. Une ruine qui refuse de devenir silence. Un vieux cèdre qui saigne sous les flammes mais continue malgré tout à tenir debout face au vent, à la tempête. 
On peut détruire ses routes, ses ports, ses villages. On peut pousser son peuple jusqu’aux aéroports du monde entier. On peut brûler ses champs et noircir son ciel. Mais il restera toujours cette chose indestructible qu'on appelle mémoire. La mémoire des pierres. La mémoire des voix. La mémoire des étés dans les montagnes, des cafés sur les balcons, des figuiers, des cloches des églises et des appels à la prière mêlés dans la douceur du soir.
Ce petit pays continue de porter la lumière d'un espoir que même les pires atrocités n’arrivent pas à éteindre complètement.
Le Liban est peut-être l’un des derniers endroits au monde où la beauté et la douleur vivent encore dans la même maison. Où les gens pleurent leurs morts puis dressent malgré tout une table pour l’invité. Où les maisons n’ont parfois plus de fenêtres… mais où quelqu’un trouvera encore la force de demander doucement :
« Tu prends un café ? »

 

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