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J’habite près d’une gare où certains trains ne marquent pas l’arrêt mais passent à grande vitesse. Ils vont quelque part. On aperçoit dans les voitures des voyageurs qui pensent sans doute à leur destination, ou lisent. J’ai pris des trains à plusieurs de mes âges pour partir ou revenir chez moi. Là où je suis né, la gare n’accueille plus de train. J’ai vu le film des Frères Lumière montrant l’arrivée d’un train en gare de La Ciotat. J’ai écouté Brigitte Fontaine descendue d’un train à La Tour de Carol et remerciant le chef de gare pour un gilet retrouvé. J’ai vu je ne sais combien de trains, à vapeur, électriques. Ils avaient un nom, un numéro. J’ai fait rouler des trains jouets sur des rails. Je garde encore chez moi un train miniature que m’avait offert ma grand-mère. J’ai lu beaucoup de récits à propos de trains, traversant des étendues immenses ou reliant deux villes. J’ai lu La plus précieuse des marchandises, de Jean-Claude Grumbert, J’ai lu Terminus radieux, d’Antoine Volodine. Et d’autres livres avant.

Et voici un train bleu, qui ne s’arrête pas en gare où, pourtant, des gens semblent l’attendre sur le quai. Il y a parmi eux un homme, mais seul. Un homme que rejoint un enfant. Ou qui est rejoint par son enfance. L’enfant l’invite à monter dans ce train stoppé un peu plus loin que la gare. Le monde est bleu, d’un bleu de cyanotype. Les ombres sont bleues, le givre, la glace qui recouvre les wagons a des traces bleues. « Il fait froid dans le monde », chante ailleurs, encore, Brigitte Fontaine. 

Bien sûr, le titre rappelle la pièce de Jean Anouilh, Le voyageur sans bagage, que le dramaturge situe à la sortie d’une guerre. Et ce train qui passe sans s’arrêter vient peut-être aussi d’une guerre. Ou des souvenirs de l’auteur qui, dans un livre qu’il publiera quelques années plus tard, fera dire à un de ses personnages : « Au moment de mon arrivée, je portais le deuil de mon enfance » (Minuit en mon silence). L’enfant, ici, est revenu pour inviter l’homme à regarder le chemin parcouru par ce train dont on ne sait d’où il vient mais dont l’enfant sait où il va, après la gare, après la guerre : vers le dernier départ.

La collection Poés’histoires, dirigée par Murielle Szac, s’enrichit de ce nouveau titre, préalablement publié aux éditions Cadex. Elle poursuit avec cet ouvrage la volonté de proposer aux enfants des textes qui ne les infantilisent pas. Elle n'est pas réservée aux enfants mais permet l’échange parce qu’elle touche au coeur et à l’esprit des adultes ce qui les lie indéfectiblement à l’enfance. Et ce livre de Pierre Cendors peut-être plus particulièrement encore. Les illustrations de Sophie Lécuyer font plus qu’accompagner le texte : elles le prolongent, elles lui donnent ce bleu du souvenir, du rêve, d’un ailleurs qui n’est peut-être qu’en nous, en moi, lecteur de ces poèmes qui n’en sont qu’un.