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De Javier Marías, j’avais lu, il y a plusieurs années Demain dans la bataille pense à moi. Le titre, d’abord, et le récit m’avaient retenu et j’avais pensé que je reviendrais un jour à cet auteur espagnol. C’est avec Berta Isla, plus de 20 ans après, que cela s’est produit. La lecture de la quatrième de couverture (cliquer pour agrandir l'image) m’a laissé supposer que je retrouverai le style et les images qui m’avaient séduit. Et je n’ai pas été déçu.

C’est un livre qui ralentit la lectrice ou le lecteur. On ne peut pas le dévorer en deux ou trois jours. Il faut prendre le temps : c’est le premier message. C’est une histoire complexe d’agent secret mais pas d’un autre James Bond. Tom Nevinson, hispano-britannique, est choisi quand il est étudiant à Oxford pour son don pour les langues et l’imitation ; les vies secrètes qu’il va mener vont détruire son identité. Il n’avait pas grande ambition, mais il aurait sans doute souhaité être quelqu’un ; ne sera-t-il que personne, soulevant poussière et cendres ? Personne, une sorte d’Ulysse dont on ne connaîtra pas les lieux de l’errance, sauf en sachant que l’histoire se déroule entre la fin des années 1960 et les années 1990 (la fin de Franco, l’Irlande, les Malouines…).

Qui dit Ulysse dit aussi Pénélope. C’est elle qui donne son nom pour titre du roman : Berta Isla. Avec elle, nous allons supposer, imaginer, craindre, espérer, attendre, aimer l’attente. C’est elle qui retient notre attention. Elle voulait se marier avec Tomás, elle le fait. Elle accepte qu’il soit absent plusieurs mois chaque année jusqu’à ce qu’un incident l’amène à lui poser des questions. Mais Tom n’a pas le droit de répondre. Ce qui se passe dans ses vies secrètes n’existe pas. Elle lui demande, par exemple, s’il a d’autres femmes ailleurs ; il répond que ça ne s’est pas produit ; elle insiste pour savoir si cela peut se produire ; il répond que peut-être mais que ça ne se produira pas. « Il n’existe que ce que l’on nous raconte, ce que l’on parvient à raconter ». Est-ce mentir ? Et elle l’aime, jusqu’au bout, jusqu’après l’annonce de sa mort, comme Pénélope aimait Ulysse. 

La guerre de Troie est souvent citée dans ce livre. Mais on y trouve aussi quelques références à Shakespeare, à d’autres auteurs, y compris français, et surtout à T.S. Eliot. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu tous ces auteurs : Javier Marías donne suffisamment d’indications pour ne pas nous perdre. En ce qui concerne T.S. Eliot, c’est devant le rayon d’une librairie consacré à cet auteur que Tom a son rendez-vous décisif avec Tupra qui va l’engager dans les services secrets. Et le roman semble parfois construit en prenant appui sur des vers de ce poète, éclairant les actions ou les attentes des protagonistes.

Des images fugaces me restent de cette lecture, fugaces mais persistantes : le souvenir d’un instant s’imprimant pour toujours dans la mémoire, une jeune femme dans un lit après l’amour, la neige sur Madrid, Berta Isla veillant à son balcon, et « une poignée de poussière ».