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Descendre du cheval pour cueillir des fleurs, un slogan attribué au président Mao à la fin des années 1960 et qui a conduit des intellectuels et des étudiants à se faire embaucher dans des usines  pour être au plus proche des ouvriers, partager leurs conditions. C’étaient les établis. Le titre y fait clairement référence.

Que reste-t-il de la classe ouvrière ? Trois soeurs se retrouvent dans la maison des parents après leur décès. Il y a entre elles un grand écart d’âge. L’aînée et la petite n’ont pas partagé grand chose de leur enfance. 

L’aînée est la dernière au rendez-vous : elle s’est trompée de chemin, preuve qu’elle n’est pas revenue souvent voir ses parents. Elle est la journaliste qui parle à la télévision, elle est, pour reprendre un terme de Chantal Jaquet, une « transclasse ». C’est pourtant elle qui va, chaussée de bottes et armée d’une pelle, littéralement déterrer les souvenirs.

La cadette, elle, n’a pas bougé de cette maison. Elle a travaillé dur, de ses mains, en usine, comme son père et sa mère. Des gestes répétitifs qui lui font des « troubles musculo-squelettiques ». Elle incarne une forme de résistance, la reprise du travail chez les Wonder après les grèves de 1968 (image d’un film de Jacques Willemont), Rose l’ouvrière photographiée par Willy Ronis dans les usines Citroën en 1938, mais surtout elle porte la lassitude d’un corps « en laisse », comme le chantait Jacques Brel dans une chanson dont le refrain dit « pourquoi ont-ils tué Jaurès ? ». Elle trouve en elle quand même cette force qui la pousse à la révolte. « Sommes-nous déjà morts ? », demande-t-elle. Et j’entends Lola Lafon dire cette phrase de Raoul Vaneigem : « La plupart ne meurent pas car ils sont déjà morts ». Alors elle se lève et décide d’agir encore, de lutter encore.

La petite, c’est elle qui nous accueille au début, dans cette maison dont elle ne connaît pas les secrets, ni où sont les fusibles, ni ce qu’ont vécu ses parents, ni comment la table a été fabriquée. L’usine, elle n’y est jamais entrée : on n’y allait pas, c’était interdit aux enfants des ouvriers. La cave, elle n’ose pas y aller. Les maisons du quartier sont toutes pareilles. C’est la voisine qui le lui dit. Elle ne sait rien. Elle enquête. Ses parents, que lui ont-ils transmis ? Qu’est-ce que des ouvriers peuvent transmettre ? Eux qui souffrent dans leurs corps, qui sont méprisés par les contremaîtres, les patrons, qui sans doute traînent la honte d’être exploités et ne veulent surtout pas que leurs enfants subissent leur sort.

On creuse, et voici que l’histoire se révèle : un dossier, des vêtements, des photos même. Et l’odeur de la terre où plonger les mains, les mains, pour exhumer l’honneur des prolétaires de tous les pays.

J'ai vu ce spectacle de la Compagnie Sans la nommer au Théâtre-Studio d'Alfortville (94) - à qui j'emprunte la photo ci-dessus.