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« … la réalité la plus vraie voyage par bonds, spirales, anticipations, poches d’enlisement invisibles pour un oeil empirique ». C’est vers la fin de ce livre qu’on peut lire cette phrase. Et c’est de cette façon qu’est construit le récit à trois voix (ou plus) de Helena Janeczek. Trois villes, trois pays, plusieurs continents, c’est le monde tel qu’il s’est disloqué ou reconfiguré au XXe siècle. L’Europe des années 1930 traverse une tragédie qui marquera les femmes et les hommes pris dans la tourmente. Et il y en a beaucoup, chassés, tués, poursuivis par la volonté d’effacement dont ils et elles sont victimes. Des noms reviennent longtemps après, souvenirs qui surgissent sur un trottoir de New-York, de Paris ou de Rome et qui rappellent Gerda Taro, cette jeune femme, reporter de guerre, morte à la bataille de Brunete écrasée par un char alors qu’elle voulait être au plus près des combats. Morte loin de Robert Capa qui ne l’avait pas accompagnée cette fois, et occupé ailleurs. Le livre de Helena Janeczek en montre quelques photos mais dessine surtout le portrait d’un fantôme. Gerda disparue, enterrée au cimetière du Père Lachaise en 1937 (qu’elle est longue l’attente du retour de son corps depuis l’Espagne ! longue et douloureuse pour tous). Cette femme libre, qui a gagné sa liberté, et qui, morte, hante les mémoires. Y compris les nôtres, nous qui ne l’avons pas connue et qui la regardons sourire sur une photo sauvée de la destruction et retrouvée en Amérique latine. 

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Qu’en aurait dit Walter Benjamin, auteur d’une Histoire de la photographie, et qui s’est suicidé en Espagne, en 1940, fuyant l’avancée des nazis en France, et dont le corps n’a jamais été retrouvé ?