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Oublier, c’est, à deux lettres près « ouvrier ». Clémence était ouvrière, dans la soie. Elle est morte à 21 ans. Michèle Audin développe, à partir d’un paragraphe de cinq lignes qui commence avec le prénom — Clémence — et finit avec l’année de son décès — 1901 — mot après mot ce que fut l’existence de cette jeune femme. Ce faisant, elle compte les occurrences du prénom dans ce XIXe siècle finissant et dans cette région entre Tournus et Lyon. Elle compte, quand un enfant meurt, la part de mortalité infantile à cet endroit. Elle s’étonne du très petit nombre d’ouvrières du textile dans les romans du XIXe siècle et constate qu’elles n’apparaissent que pour finir dans la prostitution. Les ouvrières n’intéressent pas les auteurs de romans. Chaque mot, chaque phrase qui dit la vie de Clémence Janet sort de documents d’état civil. Ils sont peu bavards, ces documents. Ils ne disent jamais la cause des décès, par exemple. Pourtant, le travail de Michèle Audin témoigne de ce que fut Clémence, dont sont nés deux enfants, le premier, Antoine, ne vivant que quelques jours, le second, Louis, naissant avant que sa mère meure une semaine plus tard. Louis vivra 77 ans, aura des enfants, des petits-enfants. Mais c’est à propos de Clémence et de sa « vie brève » que Michèle Audin écrit ce qu’on pourrait désigner comme un tombeau. Pour ne pas oublier cette ouvrière, prénommée Clémence.