salina

Il y a, dans ce roman écrit plus de dix ans après une pièce de théâtre portant le même titre, quelque chose de permanent chez Laurent Gaudé : la nécessité du récit contre l’oubli. La mort, on sait qu’elle survient, mais l’oubli, on peut l’empêcher et c’est à quoi sert l’écriture. 

Il y a beaucoup de poussière dans les paysages de ce récit. Dès la venue de l’enfant dans le village des Djimba et tout au long de cette « vie entière de poussière, de combats, d’errances et de rage ». C’est la poussière du temps, celle de la marche dans le désert, celle qui recouvre la mémoire, celle qui assèche la parole. Salina, ainsi nommée à cause du sel de ses larmes d’« enfant-malheur », va subir toute la violence du monde, violence guerrière, violence contre les femmes, mort des enfants. Mais un miracle, un don extraordinaire, l’aidera à poursuivre sa route. C’est ce que raconte Malaka, son fils dont « un nuage de poussière à l’horizon » annonce le retour dans le deuxième chapitre du livre. Son fils avec lequel elle fera son dernier voyage et qui aura l’honneur (« mais est-ce un honneur ? ») de l’accompagner jusqu’aux portes de l’île cimetière. Et toute la ville sera là, qui attendait ce moment où apparaîtra un « monde fait de poussière et de cris ».

J’avais vu, la veille, Stabat Mater Furiosa, de Jean-Pierre Siméon, et Salina aurait pu être le nom de cette femme debout qui dit :

Je crache sur l’esprit de guerre qui pense et prévoit la douleur
Je crache sur celui qui pétrit la pâte de la guerre
Et embrasse son sommeil quand on cuit la mort au four de la guerre
Je crache sur le ruisseau de sang qui tombe des doigts du vainqueur
Comme un mouchoir par mégarde tombe au caniveau
Je crache sur celui qui fait d’un corps de femme une chair ouverte
Une chair bleue qui était blanche
Couverte de guêpes qui était faite pour le baiser
Déchirée qui était comme une soie pour le soleil
Je crache sur la haine et la nécessité de cracher sur la haine

J’avais lu, récemment, La porte des enfers, de Laurent Gaudé, et le récit de Malaka, fils de Salina, ouvre les portes que Matteo va franchir dans cet autre livre, défiant, pour que la vengeance s’accomplisse, la mort qui lui a pris Filippo, son fils.

Mais la vengeance n’est pas une fin. Elle ne sert que la tragédie. Il appartient à tout humain d’entrer dans le monde, « parmi les autres » et de « construire sa propre vie ».