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Quand une voix enregistrée nous annonce qu’en assistant à ce spectacle, nous sommes dans l’illégalité, nous rions. Pourtant, accueillir des réfugiés sans papiers ou sans permis de travail est illégal. Mais, sans doute, le Nimis Groupe a-t-il pris des dispositions pour passer la frontière entre la Belgique et la France. Et puis on peut bien en rire aussi.

La représentation va démarrer doucement et s’accélérer. Il y a beaucoup à dire certes et l’art du Nimis sera de ne pas nous perdre, nous ennuyer avec trop de chiffres, d’acronymes, de sensationnel. Nous sommes au théâtre et pas devant la télévision. Nous allons passer 1h40 avec des gens, dans une salle pleine de publics mélangés (le Nimis y tient) : habitants de la ville et des environs et migrants. Ensemble nous entendrons des mots qui ne résonneront pas de la même façon pour chacun mais dont l’énoncé sera le même pour tous.

Données économiques : le business des systèmes de surveillance des frontières est devenu une source croissante de profit. Cela coûterait moins cher de mettre en place une politique d’accueil plutôt que de rejet mais les industries militaire, aéronautique ou de sécurité n’y auraient aucun intérêt.

Les témoignages : récits des migrants présents sur le plateau, jouant leur propre rôle, les situations vécues (notamment les interrogatoires des administrations), parfois à la première personne. Témoignage encore : celui du médecin de Lampedusa enregistré et diffusé par celle qui l’a interviewé.

La cartographie : l’Afrique dessinée par les corps des acteurs, traversée de courants migratoires jusqu’en Europe. La proximité est alors évidente : nous sommes tous voisins.

Et soudain voici Shakespeare, la scène du Songe d’une nuit d’été où Pyrame est séparé de Thisbé par un mur. Un mur ! Et le public rit en chœur.

Je tenais la table de la librairie l’Établi au cours des deux soirées de représentation au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine (94). Pendant que la pièce se jouait, le second soir, alors que j’étais resté à cette table, deux hommes sont entrés dans le hall, se sont arrêtés. Ils ne parlaient pas français. Ils ont regardé les livres et l’un d’eux a souligné du doigt les mots de quelques titres, à mon intention : « refuge », « ici », « migrants », « guerre ». Puis, m’ayant salué, ils sont repartis. Quatre mots, dans quel ordre ?