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La première fois que j'ai vu, dans une exposition, une oeuvre de Julien Prévieux, c’était une lettre de non-motivation. J’y ai lu une forme de plaisanterie, ridiculisant les employeurs qui ne lisent pas les lettres des candidats et envoient pour toute réponse des courriers-types. On pouvait donc jouer avec ce rituel qui part de l’annonce, revient avec une lettre où le candidat est invité à afficher sa motivation et repart avec une réponse souvent écrite d’avance. Un jeu de dupes. Mais un jeu auquel nous sommes nombreux à avoir joué, espérant obtenir le poste décrit sur une feuille de journaux spécialisés dans les branches professionnelles où nous souhaitons entrer.

En voyant la mise en scène de Vincent Thomasset autre chose m’est apparu de la démarche de Julien Prévieux : ce n’est pas une simple moquerie, une suite de sketches, c’est une forme de renversement de la domination patronale. Une annonce, c’est une offre d’emploi. Si je refuse cette offre, j’en refuse les conditions, qu’elles soient salariales ou techniques. Je refuse d’entrer dans ce système qui me priverait de liberté. Je refuse ce marché parce que je ne suis pas la proie qu’on appâte avec des formules dont Julien Prévieux n’a pas de mal à montrer l’hypocrisie et les pièges. À la fin du spectacle, une petite chanson vient s’installer dans nos têtes comme une rengaine, répétant ad libitum que « peut-être vous recevrez cette lettre » mais que « le c.v. a disparu ». Le c.v. absent des lettres qu’envoie Julien Prévieux c’est, bien sûr, le cours de sa vie qui n’a pas à être donné au patron. La dernière lettre lue face au public est la reprise d’une phrase obstinée d’un personnage d’Herman Melville, Bartleby, qui, à toutes les sollicitations de son employeur et, plus généralement, de son entourage répond : « Je préfèrerais ne pas ».

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