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Résister à l’enfermement, combattre l’anonymat en nommant les choses, ici les plantes. 

D’abord les herbes imaginaires, psalmodiées derrière les portes des cellules comme autant de messages appris par coeur et transmis sans nom d’auteur, transmis peut-être un peu modifiés par celles qui les récitent, mais respectant le rythme du chiffre 7. C’est le chiffre sur lequel est construite une Shaggå, forme littéraire post-exotique, sorte de chant ouvrant le temps et l’espace. Y a-t-il des herbes dans les prisons ? Les femmes qui disent les litanies inventent des prairies.

La dernière Shaggå du livre est le fait d’un comité de soutien aux ivraies, aux simples humbles, aux herbes folles, comité rappelant que ce sont ces herbes qui ont été les premières à vivre sur terre, avant les animaux et les êtres « à deux pieds sans plumes » qui les piétinent, les colonisent, les mangent, les détruisent. Si ces herbes refusent leur nomenclature en latin d’église, elles revendiquent leurs noms, identités qu’il faut diffuser pour que ces êtres « à deux pieds sans plumes » les respectent et les laissent vivre.

Entre ces deux listes, herbes imaginaires et ivraies, Manuela Draeger a placé une Shaggå très particulière : la Shaggå du golem presque éternel. Ce texte en sept parties précédé d’une sorte de préface est très différent des deux qui l’encadrent (est-ce vraiment une Shaggå ?) et semblent les justifier. L'auteur en est inconnu, pourtant un nom apparaîtra dans la sixième partie. Et c’est un nom de femme. C'est d’abord un golem qui s’exprime. Or un golem est muet. Son récit explique comment il a refusé d’ouvrir la bouche par laquelle risquerait de sortir le mot qu’il a sous la langue et pour lequel il existe. Et ce golem est enfermé, comme le sont les femmes de la première Shaggå. Le mot pour lequel il est enfermé pour toujours est aussi ce qui donne un sens à son existence. Ce qui travaille dans ce récit formidable, c’est la poésie. Qui l’écrit ? On ne sait pas. Mais c’est une puissante et vertigineuse oeuvre de résistance à un monde qui ne veut que nous enfermer et nous priver de liberté.

Un monde dominé par des êtres « à deux pieds sans plumes » qui broient, souillent, violent, et nous privant de mots finiraient par nous priver de noms si nous abandonnions notre fidélité au mot qui nous donne vie.