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Les premières toiles de l’exposition m’ont donné une satisfaction intellectuelle, comme lorsqu’on tourne les pages d’un livre d’histoire et qu’on voit cette histoire s’exprimer dans les costumes, les personnages, la façon de les mettre en scène. Et, sans que j’y aie pris garde, mon regard s’est troublé. Le bouquet d’oeillets de Van Gogh, dans la troisième salle, penche comme l’arbre de Goya penchait dans la première ; des portraits de femmes, vues de face, de profil, de dos, nous font traverser les siècles et s’insinue dans ma pensée le Rêve familier de Verlaine : 

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. 

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila. 

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues. 

On pourrait avancer vers la Femme au grand chapeau de Van Dongen, revenir devant le Demi-nu à la cruche de Picasso, y rester jusqu’à ce que le modèle tourne furtivement son visage vers le spectateur, ou lire par-dessus l’épaule de la Liseuse de Toulouse-Lautrec, et passer à nouveau devant une autre Rousse au pendentif de Modigliani, écouter les rires et les silences, sans penser que ces rencontres alimenteront bientôt une émotion plus forte encore.

12-RICHIER

Les couleurs de Tapiés, de Kooning et Rothko, qui vibrent dans la sixième salle joueront pour moi une musique de transition. Et l’émotion me saisira alors, quand le récit que semblent construire les deux toiles de Miquel Barceló s’interrompra sur les deux ombres projetées de la sculpture de Germaine Richier, qu’elle intitule La Feuille. Face à la Femme de Venise de Giacometti trop imposante peut-être, elle semble me proposer de marcher avec moi, faire quelques pas, dans l’intimité d’une courte promenade « sous les tilleuls verts » du Roman d’Arthur Rimbaud. Je sais que je ne sortirai pas avec elle de cette exposition, mais j’emporte quand même son ombre à mes pas attachée.

Les photos ne sont pas autorisées dans l'exposition.

Ci-contre : Germaine Richier : La feuille, 1948. Bronze, 141,5 x 26,5. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital. © ADAGP, Paris, 2017