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Les mots, chez Philippe Dorin, sont les premiers éléments concrets du théâtre. Tout ce qui se dit sur une scène acquiert une réalité incontournable. Il en est ainsi quand, dans Le monde point à la ligne, il nous fait remonter à l’origine du monde en supprimant les lettres qui y auraient été ajoutées l’une après l’autre, pour aboutir à trois voyelles (o, u, a : oua) et en conclure qu’au début « le monde était un petit chien ». 

Ici, on l’attendra le Petit Poucet, comme on attend Godot ailleurs. Ce sont deux personnages sur la route, le Grand et la Petite (Jonathan Moussali et Kim Laurent). Ils marchent, ils marchent. Les cailloux qu’ils sèment ou qu’ils ont semés ne leur indiquent pas le chemin du retour. Ils vont toujours devant eux. Qui sont-ils ? Où se sont-ils rencontrés ? Ils s’inventent une histoire, comme on s’invente des histoires quand on est enfant : on dirait que… « je suis ton père. — Mais je n’ai pas de père. — Alors je suis ton fiancé. — Mais je n’ai pas de fiancé. — Alors je suis ton grand frère. — Si tu veux. » Et voilà. La mère ? Elle est morte (photo Jessica Calvo). Morte dans un pays où « les oiseaux sont tombés du ciel, comme des pierres », un pays qu’il a fallu quitter pour se retrouver sur ce chemin, avec des souvenirs dans un sac plastique et l’espoir d’un jour trouver « une toute petite place rien que pour nous deux, juste de quoi retirer nos chaussures et poser nos pieds sur un petit tapis ».

Dans la mise en scène d’Émilie Le Roux, ils nous donnent l’impression de passer toujours au même endroit (un peu comme dans le film à la fin de l'exposition Soulèvements), sur ce petit bout de chemin entre nous, le public étant disposé de part et d’autre d’une boîte noire plus longue que large, un petit chemin qui finit par nous obséder. On espère qu’ils trouveront cette petite place où ils pourront retirer leurs chaussures comme on le fait quand on est arrivé chez soi ou quelque part où quelqu’un nous accueille. 

Et à la fin, comme on écrit sur une page blanche quand tout (re)commence, la Petite voudra dire un poème, et une fille, dans le public, en sera très contente : « j’ai bien aimé les mots »…

J'ai vu ce spectacle dans une salle de l'École Anatole France, rue Balzac à Vitry-sur-Seine (94), dans le cadre de la programmation du Théâtre Jean Vilar.