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Sans doute, ce qui me touche dans cette pièce d’Arvo Pärt touche aussi beaucoup de monde : elle est, à ce qu’on m’en a dit et selon ce que j’ai pu lire ici ou là, présente dans de nombreux films et spectacles. 

La première fois que je l’ai remarquée (je ne sais pas si je l’avais entendue auparavant), c’est à la fin du solo de Chantal Loïal, On t’appelle Vénus. Le piano et le violoncelle s’intègrent à la cérémonie funèbre, à la fois profonde et légère : que la terre te soit légère, semble dire la danseuse à la dépouille de Sarah Baartman. Que la terre te soit légère, où plongent les racines de l’humanité. Et la musique ajoute une forme de mélancolie. Que la pièce s’intitule Spiegel im Spiegel, miroir en miroir, dit aussi quelque chose de l’hommage rendu par Chantal à cette jeune femme, morte à 27 ans, au début du XIXe siècle, après avoir été exhibée dans des baraques foraines d’Angleterre puis dans d’autres lieux en France, après avoir souffert « parce qu’elle était femme, parce qu’elle était noire, parce qu’elle était différente », a dit d’elle un sénateur au début du XXIe siècle.

Il y eut d’autres fois, que je n’ai pas notées. On entend souvent des musiques qui accompagnent des images, des pas de danse, dont on se dit qu’on les a déjà entendues, parfois en sachant précisément où, mais dont le retour ne fait que réveiller ce souvenir, sans donner à l’oeuvre entendue une réelle autonomie.

Et puis, récemment, quand je ne m’y attendais pas du tout, la pièce d’Arvo Pärt m’est revenue, et m’a bouleversé. C’était à la fin du spectacle de la Compagnie Théâtre T, Un mouton dans mon pull. La marionnette sur la scène dessinait un monde coloré et déroulait un long ruban de carrés de laines cousus les uns aux autres, après avoir fait apparaître au bout de ses doigts des fleurs qu’elle avait disposées dans l’espace où elle tournait. L’image de Chantal, dans ma mémoire, se superposait presque exactement à celle de cette marionnette et il me semblait que se rejoignaient là, sur cette scène, la mort et la vie, profondément liées, tandis que s’éteignaient les lumières progressivement. Spiegel im Spiegel.

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Le décès récent d’un homme que j’avais rencontré à la création du solo de danse a certainement joué un rôle dans ma perception de cette musique ce jour-là. Et je suis allé acheter le disque d’Arvo Pärt pour écouter autrement cette musique, pour lui donner l’occasion d’entrer en moi avec sa puissance, sa douceur, son langage au-delà des mots. C’est une phrase au piano qui se suffirait à elle-même, plongeant dans une note basse, y prenant appui et cherchant dans une sorte de mélodie à épancher dans l’auditeur une lumière, et qui, se croisant avec les cordes d’un violon ou d’un violoncelle, nous accorde l’intensité du présent.

Vous trouverez des enregistrements sur Internet, mais par d'autres interprètes que ceux qui ont enregistré ce disque.