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La mort est toujours toute proche dans ce film de Léa Fehner. Dès le générique, elle rôde, elle fait tomber l’acrobate et sursauter les spectateurs. Elle semble mener le jeu, s’impose dans la vie de la troupe, où menace la dépression individuelle et collective, dépression que l’appel de la scène, sous le chapiteau, combat férocement. La caméra nous emporte dans la danse de La Noce, de Tchekhov. Et à propos de L’Ours, du même Tchekhov, je retiens cette discussion entre le chef de la troupe (François Fehner) et sa femme (Marion Bouvarel) qu’il a fait revenir pour jouer le rôle de la veuve : « Le mec de L'Ours, il est fatigué, tu comprends ? Des femmes, de son travail, des verstes qu'il a parcourues, de parler, d'argumenter, de demander de l'argent... Fatigué de vivre, aussi : le fait qu'il parle de duel, ce n'est pas rien, non ? Et sa fatigue lui donne des envies de meurtre ou de suicide. S'il tombe amoureux de cette femme, ce n'est pas parce qu'elle est séduisante, il n'en a plus rien à foutre ! C'est parce qu'elle est folle, dérangée, parce qu'elle a, elle aussi, envie de mourir !… » Car la troupe du Davaï joue L’Ours et La Noce, deux pièces en un acte de Tchekhov, un auteur qui écrivait à la fin d’une époque. Ce film est un conte à la fin d’une époque, donc au début d’une autre. 

Et passe par la question qui revient plusieurs fois de la place du père dans ces temps troublés. Ici, des pères il y en a de toutes sortes : un qui ne veut pas devenir adulte, un qui est parti laissant une femme (Inès Fehner) et trois enfants, un dont le premier fils est mort et qui va de nouveau se trouver face à une naissance (Marc Barbé). Est-ce que ce sont eux, les ogres du film ? « Qu'est ce qu'on en a foutre des pères, ça sert à rien, ils font chier, qu'ils aillent se faire foutre ! »

Pour s’en délivrer, il faut sans doute prendre le large, partir, vivre sa propre vie. Ou accoucher loin du père (Adèle Haenel). Mais c’est aussi pour les femmes de la troupe prendre leur vie en mains, car elles n’ont pas envie de mourir, quand les hommes démissionnent ou sont submergés de chagrin et de désespoir.

Et c’est ainsi que s’achève le film : une chanson interprétée par la troupe et l’accordéon (Philippe Cataix) qui accompagne l’installation et le rangement du chapiteau :

Je tapisse mes lèvres 
d’obscènes offrandes 
j’enfourche le crépuscule 
et tourne dans l’autre sens 
je ne suis fait pour rien vraiment 
et le monde est en moi 
je ne pensais rien vraiment 
et le monde me comprend

Une femme, 
une femme à sa fenêtre
réclame 
rebelle dans son être 
de l’âme 
que souffle la tempête
de l’âme 
que souffle la tempête

J’abandonne mes rêves 
je reste une demande 
fidèle renoncule 
je croule sous le sens 
je ne veux rien vraiment 
et c’est une exigence 
de n’être rien vraiment 
c’est peut-être une chance 

Une femme, 
une femme à sa fenêtre
réclame 
rebelle dans son être 
de l’âme 
que souffle la tempête
de l’âme 
que souffle la tempête