mesure-de-nos-jours

Quand Charlotte Delbo est rentrée de déportation, elle s’était promis d’écrire pour que les 230 femmes déportées avec elle à Auschwitz, essentiellement des femmes politiques (dont le numéro tatoué commençait par 31---), ne soient pas oubliées. Mais elle a également décidé que ces publications ne paraîtraient que vingt ans plus tard, d’une part parce que les Français à cette époque étaient plus préoccupés d’eux-mêmes que de ces déportées, et d’autre part parce qu’elle avait l’intention de faire une oeuvre et pas seulement un témoignage.

Mesure de nos jours est le troisième tome d’une série intitulée « Auschwitz et après », dans laquelle elle fait le parcours depuis Auschwitz jusqu’au retour en France. La mise en scène de ce texte par Sylvie Malissard (Compagnie Le Porte-Plume) est d’une grande simplicité, pour que le texte nous arrive sans autre effet que ce qu’y a mis l’auteure elle-même. Plusieurs femmes parlent mais on dirait que c’est la même. Pas seulement parce qu’il n’y a qu’une interprète mais parce que toutes les questions qui assaillent les 49 survivantes de ce convoi du 24 janvier 1943 sont les mêmes : suis-je encore vivante ? ne suis-je pas aussi diaphane qu’un spectre ? à quoi sert la mémoire puisque je ne parviens pas à remonter au-delà d’Auschwitz ? Une chaise, quelques projecteurs, tantôt elle est assise, tantôt elle est debout. Elle se parle à elle-même : elle dit « je », elle dit « tu ». Cette autre elle-même est aussi une compagne de déportation, une qui est revenue, une qui n’est pas revenue. Elle cherche à communiquer ce qui semble incommunicable et à démontrer, à force de creuser dans l’incommunicable, qu’on peut encore écrire après Auschwitz et que c’est même indispensable. Le texte de Charlotte Delbo n’est pas un récit mais nous entraîne par sa force, sa persévérance, et l’émotion qu’il suscite, au fond de nos propres expériences : aurais-je donné un peu d’eau, aurais-je aidé à marcher, qu’aurais-je fait ?

J'ai vu ce spectacle à la Médiathèque d'Alfortville (94).