paulo_ribeiro__ballet_de_lorraine__organic_beat_360_laurent_philippeJe sors de la salle assez perturbé. En voyant ces deux chorégraphies de Paulo Ribeiro, White feeling et Organic beat, je suis passé par des sensations contradictoires et je n’ai pas pu me laisser aller à l’enthousiasme de la majorité du public au moment des applaudissements.

Certes les danseurs sont athlétiques, et le spectacle qu’ils donnent a de quoi faire vibrer. Mais cela ne me suffit pas. Certes, je sens bien, du moins dans la première pièce, les mouvements d’attraction – répulsion entre individus et groupes, et je sens bien aussi que le chorégraphe ne veut pas nous imposer un choix : le danseur qui tourne autour du groupe et du tapis blanc finit par entrer sur ce tapis et retrouver les autres qui, individuellement, ont, dès le début, détaillé muscles et ossatures. Ce qui est blanc (White) ici, c’est, paraît-il, Lisbonne et les accordéons du groupe portugais Danças ocultas font battre leurs soufflets. Mais je n’ai pas vu la ville. J’ai vu des danseurs vêtus de noir, dégageant, pour commencer, une cage thoracique sous une peau blanche, soit en sortant les omoplates, soit en creusant l’abdomen. Ce ne sont que des hommes. Les mécanismes mis en œuvre ici ne sont pas ceux du désir, mais ceux des articulations, au mieux ceux du souffle.

Dans la seconde pièce, un individu qui bouge au milieu des autres ne suscite pas l’intérêt des autres. J’ai l’impression que tout, ici, ne se met réellement en mouvement que dans le collectif. Et, dans ce cas, ma lecture de cette chorégraphie ne me réjouit pas mais m’alerte. L’Internationale, chant révolutionnaire s’il en est, ouvre le spectacle, chanté par un seul, les autres, successivement, puis dans une grande confusion, chantant chacun un autre air, de Bella Ciao à Tata Yoyo, le dernier air entendu étant C’est la mer qui prend l’homme… Et les vagues humaines vont déferler, soulignées par une musique interprétée en direct, composition de John Cage. La couleur dominante des trente danseurs et danseuses est celle des peaux claires, vêtues de boxers et soutiens-gorge couleur chair, ce qui donne une impression d’uniformité. Foule manipulée ou foule résistante ? C’est là qu’est mon trouble. Il me semble que, dans ce que je vois ici, l’individu ne peut rien, pas même enrayer les mécanismes d’aliénation collective. Et la dernière image qui nous est proposée me fait peur : les danseurs sont couchés, face contre le sol, et l’image de ce groupe projetée sur un écran les représente comme un escadron aérien. Est-ce une envolée, le départ d’un essaim pour une autre ruche ? Ou le survol militaire d’une foule menacée ?

 

J'ai vu ce spectacle au Théâtre de la Ville, à Paris.