livredesesquissesC’est Lucien Suel (voir lien dans la colonne de droite) qui me donne l’occasion de lire Kerouac, un homme né en 1922 et mort à 47 ans. Je n’en connaissais que des titres et sans doute des bribes de textes, une réputation américaine. Et ces trucs qui m’intéressent assez peu, je l’avoue, mélangeant drogue et mysticisme.

Il y a ça dans Le livre des esquisses, mais il y a surtout une écriture qui vous emporte. Portraits croqués en quelques mots, situations quotidiennes :

(…) Dans le
frigo elle prend la pâte à biscuits
prête à cuire, la retire du
cellophane & fourre le papier d’emballage
dans le coin dans le sachet
de la poubelle
hors de vue –

Ces routes qu’il parcourt en auto-stop, qui conduit, quelle voiture, quel paysage.

Et puis :

Tout ce que je veux
           Amour quand je veux
          Repos quand je veux
          Nourriture quand je veux
          Boire quand je veux
   Drogues quand je veux
Le reste c’est des conneries
          Maintenant je vais sortir
          pour méditer dans
          l’herbe de San Luis Creek
         & parler aux vagabonds &
          prendre le soleil & m’inquiéter
          de savoir où va mon âme
          & quoi faire & pourquoi
          comme toujours
               & toujours
                  merde

Avec ces carnets qu’il a remplis jour après jour entre 1952 et 1954, aux deux tiers de sa vie, pas comme un journal, plutôt comme s’il dessinait, essayait un trait, une couleur, une note de musique, il nous donne à voir son quotidien, le plaisir, le travail, les contradictions, la souffrance, le deuil, les amis, les pauvres, le désir d’être un grand écrivain.

Les hommes sont des créatures neuves
pas construites pour cette vieille
     terre – le lézard oui

Et Lucien Suel restitue un rythme, des sons (tip tip tip sur ses talons trottant pour le travail vers son bus), des mots fabriqués, la description du papier d’emballage de la margarine. Comme s’il avait lui-même écrit dans ces carnets sortis de la poche de poitrine d’une chemise à carreaux, senti les odeurs d’essence, de la terre, écouté les bruits des chemins de fer, des villes, mangé un T-bone steak, regardé autour de lui et noté sans relâche tout ce qu’il a vu, filles, gosses, chiens, oiseaux qui sifflent-chantent ziiiittt, hommes buvant, fumant, marchant, soulevant la poussière, se souvenant de son enfance à Lowell, d’un frère mort enfant (Gerard), quand Jack était appelé Ti-Jean et qu’il allait savoir le mystère.