venushottentoteAfrique du Sud, 1810, il y a deux cents ans, une jeune fille était emmenée en Europe où elle fut exposée comme un monstre, un animal de foire, parce qu’elle était noire, parce qu’elle était femme, parce qu’elle était physiquement différente de tout ce que les « civilisés » (comme ils se qualifiaient eux-mêmes) appelaient la beauté. Pourtant, ils l’ont nommée Vénus, « la Vénus hottentote ».

Hottentot, c’est déjà comme une insulte, parce que les Anglais, les Hollandais (qui se sont disputés une terre déjà habitée) ne comprenant par leur langage, riche de sons, de clics, de souffles, et ne parvenant pas à parler cette langue, ont décidé que ce n’était que bégaiement ou caquetage, qu’ils ont traduit en répétant le son « t » dans le nom qu’ils ont donné au Peuple des peuples, les Khoekhoe (cliquer sur l'image pour en savoir plus sur ce peuple).

C’était à peine des humains, ceux qui n’avaient pas développé le concept de propriété, pour qui tout était à tous. A peine des humains, ceux qui n’avaient pas développé de religion, ne croyaient en aucun dieu, vivaient une sorte d’égalité entre hommes et femmes, et pour qui une parole donnée était un vrai contrat, un engagement pour la vie.

Sarah Baartman (mais faut-il l’appeler de ce nom chrétien, elle qui est née Ssehoura, ou Sawtché ?) a vu mourir sa mère, décapitée à l’issue d’une chasse organisée par les envahisseurs pour qui les Khoekhoe n’étaient qu’une sorte de gibier, son père, après une chasse pour accaparer un troupeau, son homme, son enfant, ses frères… Certes, elle avait peu d’espoir d’échapper à ce même genre de fin. Un chirurgien anglais, M. Dunlop, l’a convaincue, en lui promettant le mariage et la fortune, de le suivre à Londres. Elle avait 20 ans, croyait être libre dans une Angleterre qui avait aboli l’esclavage.

Elle sera exhibée, nue ou presque, dans une cage, au milieu des « monstres » qu’on exposait alors (monstre est ce qu’on montre parce que différent). Il faut préciser qu’elle mesurait à peine un mètre quarante et que, comme les femmes de son peuple, elle avait un fessier formidable et, surtout, le « tablier hottentot », un sexe particulièrement hypertrophié. Dans une Angleterre puritaine, elle pouvait être ainsi montrée parce qu’elle n’était pas tout à fait considérée comme une femme. Pourtant, elle parlait hollandais, anglais et sa propre langue dans laquelle elle chantait des mélodies agréables. Exploitée, elle sera un jour jouée aux cartes, ses « propriétaires » en ayant engagé le prix et ayant perdu.

L’aventurier français qui la gagne ainsi la fait venir en France, dans une époque trouble, Louis XVIII régnant, avant le retour de Napoléon (qui avait rétabli l’esclavage !). Toujours phénomène de foire, attaquée par l’alcool et la morphine, l’amphithéâtre où elle va être présentée, encore une fois totalement nue, est celui du Muséum d’Histoire naturelle où Cuvier, un grand scientifique, va l’utiliser pour démontrer l’inégalité des races (c’était avant Darwin). Le même Cuvier, qui aurait pu la soigner, a simplement attendu sa mort (il n'a pas eu à attendre longtemps, elle avait déjà tous les symptômes de la tuberculose) pour faire faire un moulage de ses formes, la disséquer, mettre dans le formol son cerveau et son sexe, et conserver son squelette. Le tout sera exposé dans ce Muséum, devenu Musée de l'Homme, jusqu’en 1974 ! En 1994, elle réapparut un temps au Musée du Quai d’Orsay…

Il faudra attendre la fin de l’apartheid en Afrique du Sud pour que le gouvernement de Nelson Mandela relaie la demande formulée par les Khoekhoe de restitution du corps de Saartjie Baartman et que l’Assemblée nationale vote en 2002 une loi spéciale pour que les restes de cette jeune femme, morte 198 ans plus tôt, à 27 ans, reçoivent les rites funéraires en usage dans son pays d’origine.

Un sénateur déclara, lors du débat : « de quel côté se trouvait vraiment la monstruosité ? »

Elle était née en 1789, à l’époque où, en France, le pays où elle est morte, on adoptait les Droits de l’Homme et du Citoyen… Elle voulait sans doute simplement vivre une vie de femme, là où la portaient ses pas ; elle est devenue un symbole universel.