noussommestousdesdictaphonesAvec ce titre en forme d’affirmation-slogan, François Chaffin, qui se qualifie lui-même d’ « auteur en scène », nous conduit aux limites du théâtre.

Les comédiens sur scène sont désignés par leur nom, Violaine de Carné est Violaine de Carné, Serge Barbagallo est Serge, Thierry Barthe est Thierry, et ainsi de suite pour Céline, Julien, Denis et François lui-même. De cette manière, l’espace entre le spectacle et les spectateurs est réduit au minimum. Moins pour que nous y voyions mieux, que pour nous mettre tous dans le même panier, la télévision. Que nous y soyons abreuvés de « la voix de son maître » (comme le disait une ancienne publicité). Et aujourd’hui, cette voix passe par tous les canaux possibles : radio, télé, internet… Le Théâtre du Menteur y oppose une correspondance (lettres, bouteille à la mer) entre une sœur et un frère, sœur qui visite le monde (Afrique, Asie, etc.), frère resté à Limoges avec son désir d’Ouest.

Et tout se passe comme une variation autour d’une poignée de mains. Qu’en fait la machine dont on attend qu’elle informe, dont on attend du sensationnel ? Qui est le médiateur entre l’événement et l’auditeur ? Est-il indépendant ? Le récit d’une poignée de mains, que vient-il faire dans nos solitudes ? Le brouhaha de la machine passe sous silence la détresse des hommes et des femmes, qui ne peuvent se faire entendre puisqu’ils sont les dictaphones qui répètent ce qu’ils ont entendu. Le « vu à la télé ! » alimente les conversations du lendemain (Comment ? tu ne regardes pas « Plus belle la vie » ?), le « vu à la télé ! » justifie le commerce.

De temps en temps, un ange passe, on entend le bruit de ses ailes. Les thématiques des spectacles précédents (Crocodile OPA et La première fois que la nuit est tombée) sont en effet ici rappelées : l’argent et la croyance sont intimement liées à la question des médias, l’un tenant l’autre. Et la scénographie est la même. On ne peut donc pas échapper à cette trilogie : argent, religion, médias ?

Le Théâtre du Menteur nous sort de la fiction peu à peu : dans le premier spectacle, les acteurs entraient dans la salle avec le public ; à la fin du deuxième, les acteurs s’avançaient au bord de la scène pour prendre congé ; dans ce troisième volet, la réalité dépasse la fiction. Comment critiquer les images avec des images (les trois spectacles incluent des images projetées sur des écrans ; cette fois, les images sont même projetées sur le visage ou le tee-shirt du téléspectateur)? Comment critiquer le politique avec les mots des politiques ?

La fameuse phrase de Patrick Le Lay (– celui qui fabrique les chips Lay’s ? – non, celui de TF1) se fait entendre : « Nos émissions ont pour vocation de rendre le téléspectateur disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

jhabitedanslat_l_visionJe me suis donc mis à la lecture du livre de Chloé Delaume, J’habite dans la télévision, livre dans lequel elle prend la citation au pied de la lettre : comment est fait le cerveau ? comment est faite la télévision ? En voici deux extraits :

« J’ai développé plusieurs rituels autour de l’espace-temps devenu commun, la télévision guide le déroulé d’actions rythmant mon quotidien. Je l’entends sans même l’écouter, je sais déjà tout ce qu’elle me dit et tout ce qu’elle voudra me dire, ce n’est pas du tout en son discours qu’elle me structure, c’est dans ses fondus-enchaînés. »

« Je ne suis plus qu’une parcelle. La fiction collective sait imposer des cartes en guise de territoire, c’est même à l’Ogre qu’on doit l’idée. Je n’ai pas su protéger mon cerveau, son temps est aboli, il n’est que disponible. Mais au moins, voyez-vous, j’ai ma narration propre. Sachez sauver la vôtre avant qu’il ne soit trop tard. »

Dans le spectacle, la dernière image est celle de la sœur et du frère qui se prennent la main : histoire familiale ? collective ? Préservée par l’utilisation de l’écriture, des lettres envoyées, du tour du monde ?
Avec le livre, je m’interroge sur ma capacité à résister au modèle, à avoir ma «narration propre». Puisque faire imploser la télévision semble aussi difficile que de retrouver le silence nécessaire pour que circule une parole libre.