terril0Les terrils, c’est cette image de pays minier, cette poussière qu’on a extraite du sol pour trouver du charbon dans des galeries profondes. Témoignages de cette exploitation minière, ils sont les pyramides du Nord, les montagnes du plat pays. Lucien Suel et Patrick Devresse ont arpenté (anagramme de parenté) cette région, mettant en évidence, par la photo et le texte, ce qui a vécu, ce qui vit ici, la mémoire, le présent. Les mots de Lucien Suel sont de ceux qu’on dit à un ami : les mots de la sincérité, un peu de nostalgie, les mots qui nomment, les noms des villes, les numéros des terrils ou des fosses (« les terrils sont les clochers des fosses »), les noms des métiers de la mine et de ceux qui les ont exercés (« Aux schistes écartés se sont mêlés les crachats, la sueur, l’urine et parfois le sang des mineurs »), leur langue (« ché coulons din chés camps »), du respect, et cette façon de voir au cœur même de cette sorte d’immobilité (où « on imagine qu’une chambre funéraire est cachée ») le mouvement de la nature, faune et flore (« Les graminées des débuts du monde sont les contemporaines de ces pierres remontées du sous-sol, avec parfois une photographie de fougère, un témoignage de leur jeunesse. On se dit alors qu’avec le réchauffement planétaire les fougères géantes pourraient un jour recouvrir à nouveau le bassin minier »).

 Une exposition a été réalisée en 2005 des photos de Patrick Devresse et de textes de Lucien Suel, en particulier cinq poèmes calligrammes :

Le premier  est un travail sonore sur le schiste et le schlamm. 
Le deuxième évoque la vie végétale sur le terril. 
Le troisième évoque la vie animale sur le terril. 
Le quatrième est une fantaisie sur le tas de tas (et un clin d’œil à Christophe Tarkos) 
Le cinquième est un monument à la mémoire des mineurs.

C’est le deuxième qui est reproduit ci après.

le
terril
vit sa vie
entre les grès
entre les schistes
buddleia roncier entre
les grès saponaire mélilot
blanc entre les schistes gesse
panais ombellifères entre les grès
graminées pas-d’âne entre les schistes
oseille à feuille d’écusson orties sureaux
chardons bouillon blanc réséda jaune chénopode
rosier agreste euphorbe armoise vipérine valériane
rouge bouleaux verruqueux tussilage prunelliers frênes
onagre bisannuelle carotte sauvage pourpier potager astrée
hygrométrique entre les grès entre les schistes hêtres charmes
chênes oreille de Judas épervière piloselle digitale pourpre berce
le terril vit sa vie lépiote en bouclier églantiers clitocybe nébuleux
aubépines bolet rouge sang amanite panthère millepertuis perforé pisolithe
chélidoine  séneçon  tanaisie  véronique  entre les grès entre les schistes  la vie

 

 

Remarquez comme entre les grès entre les schistes, cinq lignes avant la fin, prend la place de la chambre funéraire évoquée entre parenthèses dans l’article.

 

« Devant le vieux terril, on fredonne la chanson de Dylan : "How many years can a mountain exist before it is washed to the sea ?" On regarde les sillons tracés par les pluies du printemps et de l'automne ruisselant sur les pentes, on voit la poussière que le vent soulève en été au sommet. On entend les schistes glacés se fendiller, s'émietter sous la pression du gel en hiver. De très loin, au-delà des siècles, on imagine le terril usé, aplati, nettoyé. »

Lucien Suel

 

La revue Ecrit(s) du Nord, 13 – 14, aux Editions Henry permet de retrouver tous ces textes, ainsi que d’autres, en particulier de Jean le Boël, Sylvestre Clancier, Vénus Khoury-Ghata, etc.

 

Cet article peut vous amener à relire quelques pages de ce blog. 

A propos de Lucien Suel : 3 février (Mort d’un jardinier), 22 mars (Un quatuor du Nord) 

A propos de Christophe Tarkos : 4 février (Christophe Tarkos), 5 février (Les merveilleux nuages) 

A propos des végétaux, outre le tag « végétaux » dans la colonne de droite, vous pouvez aussi retrouver les mauvaises herbes le 15 mai (exposition), le mélilot le 24 février (Petit éloge des mots des autres), les ombellifères le 14 huin (Ombelles), « Le salon des berces » le 29 mars (Rencontrer Gilles Clément). « Je suis persuadé que l'offense faiblit et même disparaît au seul fait de nommer une espèce par son nom », écrit ailleurs Gilles Clément.

A propos de la mine, Wallers-Arenberg est évoquée le 8 mai (Un western dans le Nord)

La photo est de Patrick Devresse. En cliquant sur la photo, vous pourrez retrouver la chanson de Dylan, Blowin' in the wind, qu'il interprète avec Joan Baez.